02.06.2009

Les Charognards des Mers 12.

La fin de notre histoire qui se termine dans un déchaînement de violence apocalyptique...

 

12.

La Malédiction de Poséïdon.

Les alentours d’Ölonaërk étaient formés par un petit groupe d’atolls de glace disséminés sur une centaine de kilomètre. Il fallut que Dowd louvoie entre des récifs acérés et des icebergs pour atteindre les « Dents de Cerbère », un grand pic qui se dressait depuis le fond de la mer pour s’élancer dans les nuages gelés. L’équipage était épuisé et les esclaves mourraient par dizaine pour augmenter la célérité du bateau. En approchant des gencives minérales, Dowd aperçut le navire échoué de Banshie, empalé sur des arbres pétrifiés. Le gigantesque tsunami l’avait drossé contre le flanc de la montagne. Le vaisseau avait rasé quelques mètres de forêt de pierre. Les branchages s’étaient plantés dans toute sa coque comme autant de flèches noires. Dowd aperçut quelques cadavres roides à terre et sur le pont. Sa main se serra sur la poignée de la Scie. La vampire devait avoir survécu. Il hurla à ses hommes de presser la cadence. Il exigea de Clômborot un vent fort mais le sorcier refusa, prétextant des perturbations aériennes provoquées par la récente éruption. La côte se rapprochait à une allure désespérante.
Mokr enfermé dans la cale depuis la baffe de Jôkanés, sortit enfin de son isolement, harnaché de son énorme masse de métal. L’armure s’adaptait parfaitement à son corps. Il ne faisait qu’un avec l’acier. Il observa depuis le pont le « Serpent des Mers » échoué. Il discerna les cadavres et un pâle sourire se dessina sur son visage. Il avait espionné à la dérobade les matelots se préparer à un assaut imminent mais il ne restait personne des vivants au sein du navire éventré par les arbres de pierre. Comment Dowd allait-il réagir ? Mokr avait pris la décision de ne pas prendre part à un combat contre des naufragés ayant survécu chichement. Comment pouvaient-elles survivre de toute façon dans un tel tartare gelé ? Mokr soupira. Finalement son contrat avec l’ignoble pirate allait toucher à sa fin sans qu’il ait eu à mettre trop souvent la main à la pâte. Il ne s’en plaignait pas. Les éléments déchaînés avaient eu raison des adversaires. La dernière tâche revenait à Dowd et Clômborot : récupérer « la Mémoire ». Cela ne concernait pas Mokr. De toute façon, il avait rempli toutes ses obligations puisqu’il s’était battu contre la fine lame de Banshie, même s’il ne se souvenait que très partiellement de l’affrontement.
Les voiles furent baissées. Le navire s’immobilisa lentement. Dowd ordonna de lâcher l’ancre. On mit à l’eau quatre chaloupes de dix braves pour aborder la côte. Le vent charriait encore des cendres. Certains marins toussèrent en respirant cette poussière sulfureuse. Mokr, sur les ordres de Dowd pris part à l’abordage. Son poids fit pencher l’esquif. Les rameurs suèrent pour avaler les quelques brasses qui les séparaient de la pente. Les hommes mirent pieds à terre et avancèrent lentement vers la carcasse du « Serpent des Mers ». Parfois ils marchaient sur le cadavre gelé d’une femme de Banshie. A part le navire empalé sur les imposants troncs, il n’y avait rien d’autres que de la glace et des roches. Dowd divisa sa troupe en deux. Une vingtaine l’accompagnèrent dans les cales, passant par la brèche. Le deuxième groupe suivit Mokr, escaladant les hampes de pierre pour envahir le pont tapissé de corps raidis et de sang cristallisé. Ecume aux lèvres, les pirates débarquèrent en hurlant des cris de guerre qui furent estompés par le vent.
Dowd écouta un instant le silence, comme pour percevoir un mystérieux écho autres que le mugissement de l’air gelé. Ses hommes glaçaient sur pieds mais le capitaine ne paraissait pas craindre les intempéries. Ils fouillèrent mais personne ne trouva Banshie, la Vampire ou une quelconque forme vivante. Les matelots conclurent que les corsaires s’était noyée, avalée par la colère de Poséïdon mais Dowd savait que ce n’était pas le cas. Les caisses étaient vides. Il ne restait ni or, ni alcool, ni nourriture. Un doute germa dans l’esprit du pirate.

Depuis la vigie, Clômborot surveillait le déroulement des opérations. Au premier signe de Dowd ou d’un de ses seconds, il s’apprêtait à chasser les nombreux vents s’affrontant autour de la muraille de glace. Le vieillard, Jôkanés à ses côtés, ne put croire ce que ses yeux lui révélaient. Il crut dans un premier temps à une hallucination, les étendues bleues étant propices à ce type de phénomènes. Des formes blanches se glissèrent en direction des pirates. Les hommes placés en faction, trop occupés à se réchauffer à grandes lampées d’alcool ne prirent pas garde au manège des ombres. Tout juste passaient-elles à la lisière de leurs consciences. Sentant un vent mauvais se diriger sur son équipe, Clômborot se mit à babiller dans son effrayant langage muet. Ses vieilles mains arthritiques se tendirent vers les cieux et ceux-ci s’obscurcirent. Des nuées noires approchèrent en silence.

A l’avant du pont Mokr tressaillit comme si on lui avait piqué le dos avec une aiguille chauffée à blanc. L’ambiance devenait malsaine et les pirates trépignaient dans la tourmente glaciale. Une attente faite d’angoisse s’installa, pesant sur les épaules de chacun. Il enjamba des corps figés dans des postures de souffrance, hurlant aux hommes de se préparer à un assaut. Soudain un étrange vrombissement se fit entendre. Un énorme bourdon rodait autour des pirates. Chacun se figea, scrutant l’obscurité épaisse, le mouvement des particules en suspension qui évoquaient les doigts de géants impalpables. Les nuages s’écartèrent pour laisser dévoiler un spectacle qui coupa le souffle de Mokr. Tout se déroula alors très vite et paradoxalement presque au ralenti. Mokr se retrouva en un instant au centre d’un vortex d’ultra violence ou il lui fallut choisir une conduite en accord avec son sens de l’honneur.

Chevauchant un énorme arthropode, la Vampire descendait vers les pirates. Elle s’accrochait au sternum de la chose, brandissant un long bout de bois noir légèrement courbé. Elle embrassait la scène de ses yeux pourpres. Son costume rapiécé, pris dans les remous aériens des énormes ailes vrombissantes, tourbillonnait. La chose tourna son œil unique de rubis aux multiples facettes vers les pirates assemblés près de l’épave. Elle ressemblait vaguement à une mante religieuse. Elle atterrit à quelques mètres de la brèche, devant un Dowd au comble de l’excitation sexuelle. Une énorme érection tendait le cuir de son pantalon.
Le gros des troupes de Dowd reflua vers la mer et les chaloupes, terrifiés. Le monstre déplia ses énormes pattes ravisseuses décorées par des coutelas de la taille d’un avant-bras. Ses mandibules tranchantes cliquetèrent dans le vide, dans un geste de défis tandis que ses longues ailes translucides reprenaient leurs places à l’intérieur de son abdomen. Les quatre pattes griffues s’enfoncèrent dans la neige gelée, la brisant en s’avançant sur les barbares horrifiés. Le capitaine avait dégainé sa Scie. Il attendait que la créature géante arrive à son contact, plongeant ses yeux bleus aciers dans ceux de la Vampire qui flamboyaient comme des perles de sang. Un sourire flotta sur les lèvres pâles d’Alita.

Apercevant la créature de cauchemar, Clômborot appela la foudre à lui. Une spirale sombre de nuage menaçant se forma au dessus du magus et très vite, dans un craquement épouvantable, un trait de lumière électrique fusa en direction du monstre. Polyphème possédait néanmoins des défenses impressionnantes que Clômborot n’aurait pu imaginer. Une sphère d’énergie invisible l’engloba en quelques nanosecondes. La foudre s’écrasa sur le globe, grillant l’air aux alentours, répandant une atroce odeur d’ozone. Le trait d’électricité, repoussé dans l’autre direction presque instantanément frappa le magus en pleine tête, la vaporisant. Jôkanés poussa un petit cri lorsque le choc de la boule de feu l’électrocuta violemment, la projetant contre un filet ou son pied se coinça en se tordant. Elle sombra dans l’inconscience, la tête à une dizaine de mètres du sol. Le cadavre carbonisé de Clômborot tournoya un court moment dans l’air avant d’être avalé par les vagues d’une mer déchaînée. Les esclaves et les pirates restés sur « l’Espadon » hurlèrent de terreur. La voile du grand mât prit feu. Les flammes commencèrent à s’emparer du navire pendant que les hommes gigotaient dans tous les sens pour éteindre l’incendie. Le feu commença à lécher les fesses de Jôkanés.
La mort, même involontaire, du magus entraîna une mise en branle des cellules neurales suicidaires de Polyphème. Le cyclope fut pendant quelques instants agités de spasmes puis il s’écroula sur lui-même, désarçonnant Alita qui atterrit dans la neige, perdant « la Mémoire » pour esquiver les morceaux de chitine qui chutaient autour d’elle.

Ne comprenant pas la situation, les hommes de Dowd paniquèrent. Certains voulurent retourner au vaisseau dont ils voyaient le mât brûler. Banshie fonça vers eux. Elle fit un geste de son Epingle, poussant un cri inaudible. Six hommes furent balayés par une lame de vent qui les trancha en deux. Les morceaux encore vifs furent balayés par de monstrueuses bourrasques et avalés par les flots. Habillée de la combinaison blanche, les amazones se confondaient parfaitement avec l’étendue blafarde. Elles avaient cerné le bateau pendant que Banshie déchaînait sur les hommes de Dowd, encore trop nombreux, la fureur d’Eole. Profitant de la tempête générée par Clômborot, laquelle obscurcissait singulièrement le firmament, Banshie héla à elle des lances de foudre pour les diriger sur les hommes du pont.

Dans une ambiance apocalyptique, perdu dans un vent qui charriait neige et cendre, Mokr avait des difficultés à se faire une idée de la situation. Il se retourna pour voir Vila Banshie, mince silhouette manchote, conjurer un réseau crépitant de foudre provenant d’un amas de ténèbres. Zéphyr hurlait comme une chorale de damnés. Mokr porta son regard devant lui. Des silhouettes blanches, presque des spectres, se déplaçaient rapidement, affrontant au corps à corps les pirates sur le pont déchiré. L’une des formes presque invisible dans la tourmente se dirigea sur Mokr qui dégaina son Ecraseur. La femme porta un coup de taille avec un cimeterre qui ricocha contre l’armure. Le Hyksos recula de quelques pas. La femme hurla et le cimeterre siffla en direction de la tête de Mokr. Il leva rapidement l’Ecraseur qui vrombit en direction du crâne de la corsaire. Il explosa en une gerbe de sang et de matières cervicales. Une autre spectre surgit des cendres. Elle attaqua Mokr par derrière. L’Ecraseur tournoya pour arracher la moitié de la tête de la fille, propulsant le cadavre par-dessus bord. Mokr fit tournoyer son Ecraseur. Il fonça sur une troisième assaillante qui esquiva le coup majestueux. La lourde plaque de métal arracha des esquilles au mât de misaine du navire.
La femme, devant la puissance du Hyksos tourna les talons. Mokr se précipita à sa suite lorsqu’il sentit les poils de son corps se hérisser. Constatant que quatre autres femmes prenaient la retraite, il plongea vers le pont et passa par-dessus bord, se réceptionnant dans une boue de cendre et de neige. Le bourdonnement dans le ciel explosa en un formidable rugissement. Six longs pylônes de lumière frappèrent les pirates. Sept d’entre eux périrent instantanément, transformés en morceaux de charbon. Quatre autres furent électrocutés, leurs cœurs éclatant dans leurs poitrines. Ils tombèrent, roides. Trois enfin eurent une partie de leurs corps mordu par la chaleur. Hurlant de souffrance ils glissèrent à terre, agités de convulsions spasmodiques. Mokr se releva en ahanant. Il Reprit son Ecraseur en main. Un voile rouge passa sur ses perceptions. Il se dirigea vers Vila Banshie pour inaugurer son tableau de chasse de Magus. Ses lourds pas d’acier soulevaient des nuages de poussières volcaniques et de glace concassée. Derrière lui, trois nouveaux éclairs zébrèrent l’obscurité, fouettant les pirates. L’ombre opaque de Mokr fut crucifiée sur la surface aveuglante.

Deux pirates, Taesros et Sazertos surgirent de la coque déchirée, sabre au poing. Alita venait tout juste de terminer son roulé boulé dans la neige, esquivant les débris de la machine Polyphèmique. Les solides gaillards, enfoncés dans de lourdes fourrures blanches entourèrent la vampire. Alita avait attaché « la Mémoire » avec le filin de cuivre de la petite kunoïchi. Elle attrapa en main sa nouvelle arme d’une traction. Elle dégaina la lame bleutée, sentant une nouvelle force l’envahir. Une petite voix stridente, à l’arrière de son crâne, réclama du sang. Un sourire cruel éclaira le visage de la Vampire, oh oui ! La danse de la mort allait commencer. Elle tint le katana dans sa main gauche, pointe orientée vers le sol. Le fourreau dans sa main droite faisait office de second sabre, pointe orientée vers le ciel tourmenté. Les pirates se regardèrent un court instant, jaugeant la faible femme blafarde qui les défiait. Elle ne leur poserait pas de problème !
Taesros se fendit pour atteindre la vampire dans le cœur. Alita fit un pas de danse. Elle évita la pointe de la lame. Simultanément elle para un coup de taille à hauteur de son cou de Sazertos avec le fourreau. Le katana bleu siffla dans l’air déchaîné, fendant neige et cendre. Le ventre de Taesros éclata, répandant dans la poudreuse ses entrailles fumantes. L’homme, exsangue hurla. Il tenta vainement de remettre ses intestins dans sa panse crevée. Sazertos poussa un juron. Il agita son sabre pour frapper la vampire. Le katana hurla une seconde fois. Il trancha le cimeterre du pirate et son cou dans un cliquetis cristallin. Dowd admirait l’évolution de la lame. Sa langue vint lécher ses lèvres, un rictus révéla la pointe de ses dents.

Mokr arriva à la hauteur de Vila Banshie, l’Ecraseur fouettait les bourrasques glaciales. La corsaire portait pour unique vêtement la fameuse tunique blanche qui épousait ses formes divines et le Hyksos fut pris d’un trouble rapide. Il constata que la magus avait perdu son bras. Banshie pointa son Epingle sur lui en guise de salut. Mokr leva haut l’Ecraseur pour répondre. Il chargea. Banshie glissa à côté de lui, échappant au coup. Mokr ne put parer l’attaque de Banshie. La pointe s’inséra dans un petit interstice de l’armure pour s’enfoncer profondément dans le flanc du Hyksos. Tout de suite, la fureur supplanta la douleur. Mokr exécuta plusieurs moulinets avec l’Ecraseur mais Banshie les esquivait avec des mouvements d’une fluidité remarquables. Elle disparut de la vue de Mokr pour le piquer dans le dos. L’Epingle trouva un autre point faible dans l’armure, s’insinua entre les plaques pour atteindre la colonne vertébrale sur laquelle elle glissa. Mokr hurla de douleur.

Une dizaine d’hommes repoussaient les assauts des dames blanches. Dowd fit signe à ces cinq fidèles lieutenant de s’occuper de l’immortelle. Dertès serra sa hache de guerre affûtée. Thérésias l’Athénien pointa la pointe triangulaire de sa lance sur le cœur de la vampire. Les jumeaux Fersos et Krystos aux redoutables attaques concertés dégainèrent leurs sabres. Joïserecs laissa tomber à terre la tête d’une dame blanche pour menacer Alita de son sabre luisant de sang encore fumant.
Ils échangèrent un bref coup d’œil. Ils foncèrent sur Alita qui leurs faisaient signe de venir avec son katana. Elle se mit en garde, le torse en avant, le sabre et le fourreau prolongeant ses bras comme de nouveaux membres qu’elle connaissait parfaitement. Elle s’avança à grands pas sur la meute des pirates qui hurlaient comme des chiens affamés, la haine déformant leurs visages. Alita laissa son visage se métamorphoser. Elle fit appelle aux aspects les plus douteux de sa personnalités. Alors un affreux sourire envahit son visage. Les crocs translucides jaillirent hors de sa bouche.
La hache habile de Dertès siffla vers sa tête mais elle s’accroupit soudainement. Elle trancha les jambes du bûcheron. Des jets d’hémoglobines imbibèrent ses vêtements. Thériasas joua de sa lance pour empaler la vampire. Elle fonça à une vitesse suicidaire sur l’Athénien. Le triangle d’acier la loupa de quelques millimètres, déchirant les fourrures. Le katana dessina un arc de cercle bleu qui divisa Thériasas en deux. Une gigantesque vague de sang éclaboussa les combattants. Un paquet de viscères vifs jaillis du corps torturé. Les trois derniers pirates attaquèrent ensemble avec l’énergie du désespoir. Les jumeaux Fersos et Krystos tentèrent de décapiter Alita. Ils hurlèrent en fendant l’air froid de leurs épées courbes. La vampire para les deux lames avec le fourreau tout en décapitant Joïserecs dont le sabre esquissait un mouvement visant son cœur. Alita repoussa les deux frères qui titubèrent, surpris par la force de la femme. Ils chargèrent, faisant des moulinets inutiles avec leurs épées. Alita esquiva les deux assauts. Elle se retrouva dos à ses ennemis dont les lames ne l’avaient même pas effleurées. Elle se laissa retomber en arrière, parant une lame au-dessus de sa tête avec le fourreau. Elle planta les deux pirates en un seul coup. Les deux frères agonisèrent, cloués contre la coque du « Serpent des Mers ». Alita coupa les morts par le flanc. Le tranchant de son katana vivant jaillit dans une brume sanglante.
Alita fit enfin face à Dowd. Elle rangea le fourreau dans sa ceinture. Elle se mit en garde, tenant le sabre à deux mains. Le capitaine s’avança hors de l’ombre du navire éventré. Il retira ses fourrures pour qu’Alita contemple ses tatouages et son corps divin.

Mokr n’était jamais tombé sur un tel adversaire. Elle évitait tout les mouvements de l’Ecraseur et bougeait comme l’eau d’un torrent, filant entre ses doigts. Mais, contrairement à lui, les coups de Banshie touchaient à chaque fois au but. Se faufilant dans les points faibles de l’armure, la pointe de l’Epingle perçait Mokr en de nombreux endroits et les hémorragies, de plus en plus nombreuses, affaiblissaient le Hyksos. La rage refluait pour laisser la place à une douleur paralysante provenant de toutes parts. Leurs danses de combat les avaient conduit aux abords de la carcasse du « Serpent des Mers », rejoignant la mêlée des pirates et des corsaires.
Bientôt des hommes entourèrent Mokr et Banshie. Ils venaient de mettre à mort trois femmes de la Corsaire. Persuadés de détenir la victoire, les barbares se soulageaient. Quatre pirates besognaient les cadavres en ahanant. Deux d’entre eux se partageaient un corps mutilé. L’un s’occupait avec une tête coupée, simulant une fellation tandis que le second enculait une moitié de corps. Parfois, sous les tressautements, des bouts d’intestins giclaient hors des plaies béantes des filles mortes. La vision révolta Mokr. Il échangea un rapide coup d’œil avec Banshie. D’adversaire, les deux duellistes devinrent alliés. Ils chargèrent les ruffians.
Mokr se retrouva entourés par six pirates, lesquels lui vouaient une haine qui couvait depuis le début de la traversée. Les sycophantes de Clômborot se ruèrent sur Mokr. L’Ecraseur tournoya entre les bras puissants. L’énorme lame abrasive toucha quatre hommes sur le côté, les propulsant à deux mètres, les côtes en miettes. Les deux survivants frappèrent le Hyksos qui ne chercha pas à esquiver. Les lames s’ébréchèrent sur l’armure avec un bruit de cloche. Mokr abattit l’Ecraseur sur la tête d’un gros pirate. La cervelle aplatie s’écrasa sur le métal couvrant sa poitrine pendant que la lame s’enfonçait entre les deux épaules ou elle resta coincée. Le Hyksos hurla en soulevant l’Ecraseur avec son sinistre trophée pour se débarrasser du dernier pirate qui se pissa dessus, lâchant son arme pour faire un signe de paix. Il était trop tard. Le battoir d’acier le saisit à hauteur du torse, écrasant ses côtes et son bras gauche. Les esquilles osseuses percèrent ses poumons. Le bras en charpie flotta à côté de lui pendant que les jambes de son collègue déjà raide lui fouettaient la mâchoire. Il atterrit, plus mort que vif trois mètres plus loin. Mokr se retourna. Banshie avait tout juste achevé sa besogne, sortant sa rapière effilée de la cervelle du dernier combattant.
Elle regarda Mokr qui baissa les yeux. La silhouette avantageuse de la corsaire le jetait dans une panique plus grande qu’il ne l’aurait cru. Le voile rouge se dissipa totalement. Il s’apprêtait à répliquer mais elle le devança.
« Je n’ai pas touché vos points vitaux. J’ai besoin d’un bon guerrier quelqu’un pour chasser cette racaille et m’aider à prendre pied sur mon nouveau navire. Vous en êtes ?
- Qu’est ce que vous m’offrez ?
- Ce que vous désirez, Hyksos, ce que vous désirez. »
Et ses pupilles jaunes promettaient énormément de choses, bien plus que de l’argent.

Dowd, les tatouages sombres en avant, se dirigea droit sur la vampire, la dévorant de ses yeux bleus aciers. Son sourire de squale coupait presque son visage en deux. Il tenait négligemment la Scie sur ses épaules. Alita fut saisie d’un frisson en apercevant l’arme cruelle. Elle reconnaissait en elle une épée aussi vive que son sabre, quoique de couleur ambre. Dowd lécha la lame lentement en ricanant, il semblait éprouver un infini plaisir morbide à pratiquer cette étrange fellation sur son redoutable sabre dentelé.
« Ah ! Enfin !! A nouveau on se rencontre dit Dowd. Tu sais que je t’aime, ma divine salope. Je prendrai mon pied à te déchirer et à t’enfiler par tes plaies ouvertes, en attendant que tu renaisses.
- Pauvre imbécile !! T’es complètement ravagé !
- Si tu savais comme j’attends ce moment depuis que tu m’as surpris dans les docks à Ölonaërk. Savoure le avec moi, mon amour de petite pute.
- Personne ne me parle sur ce ton ! Je vais t’arracher la langue pour t’apprendre ma discipline.
- Par les dieux, c’est trop fort. Ma bite n’a jamais été aussi raide ! Dans quel état tu me mets ! Je vais commencer par t’égorger puis je t’enculerais !
- Vantard ! Viens, je t’attends !! »
Dowd fonça sur Alita. Elle para de justesse un redoutable coup de taille. Le choc des deux épées vivantes lui envoya des décharges de douleurs dans les bras. Elle ressentait la souffrance de son sabre cognant contre une épée sœur. Le combat promettait d’être pénible. Alita tenta d’esquiver les assauts suivants. Le requin éructait des obscénités à son attention. Il gagnait du terrain. Alita ne pouvait que parer, encaissant à chaque fois des ruades dans les épaules. Elle hallucinait car Dowd possédait une vélocité surhumaine. Il hurlait, ponctuant chaque coup de sa voix haute perchée. Il crachait les mots comme des balles de mitraillettes.
« Plus vite ! Plus vite ! Plus vite pute ! J’ai dit plus vite ! Plus vite ! Plus vite !! »
Il la prit par deux fois de vitesse. Sa lame ambrée lui infligea des coupures superficielles sur le sein droit et son front, traçant une ligne sanglante de mauvais augure. Ne sachant ou elle se situait, trop occupée à maîtriser la Scie qui virevoltait autour de sa gorge et de son cœur, Alita s’adossa à un arbre de pierre. Dowd accéléra encore plus le rythme de ses coups. Sa lame imprima quatre nouvelles coupures plus profondes à la vampire. Alita sentit les morsures sur son flanc droit, son épaule gauche, sa clavicule et son biceps droit. Les entailles de la Scie cicatrisaient trop lentement. Elle se mordit la langue pour ne par hurler lorsque les épées se croisèrent à nouveau, augmentant encore sa souffrance de quelques degrés. Elle pleurait de douleur sans s’en rendre compte tandis que le pirate ne ressentait rien.
Elle parvint à bloquer les mouvements frénétiques de la Scie. Les deux duellistes se firent face, chacun poussant sur son arme pour désarmer l’autre. Alita força sur sa lame pour repousser la Scie qui visait sa gorge avec insistance. La force de Dowd dépassait celle de la vampire et peu à peu, les triangles coupants gagnaient du terrain.
« Tout monstre que tu es je vois tes larmes de souffrance, p’tite pute ! Tu n’es qu’une faible parmi les autres. »
La phrase engendra une brusque poussée de rage. Alita fit brutalement appel à ses talents de vampire. Elle laissa le pouvoir du sang de Kreshka prendre possession d’elle. Ses yeux flamboyèrent d’une lumière aveuglante qui radiographia les os modifiés de son crâne. Elle tenta d’insinuer la douleur dans le crâne de Dowd pour faire bouillir sa cervelle jusqu’à l’explosion de son visage. Elle fut contrée par une barrière invisible qui la surprit. Ses griffes mentales dérapèrent mais le choc projeta Dowd à la renverse, deux mètres plus loin. Le pirate était déstabilisé. Néanmoins il fonça tout de suite à l’assaut. Alita esquiva de justesse la Scie qui traversa le tronc de l’arbre de pierre ou elle s’était tenue quelques secondes auparavant. La tête du végétal s’abattit dans un maelström de cendre et de glace.
« Les trucs de magus ne marchent pas sur moi pétasse, viens te battre !! Ne me déçois pas, je te croyais forte !! »

Mokr flanqué de Banshie fonça sur les chaloupes gardées par la dizaine de couards qui avaient fuis, épouvantés. L’atroce mêlée et les maléfiques dames blanches, sans parler de la vampire leurs avaient fait perdre la raison. Le Hyksos hurla pour ramener la rage en lui, constatant que les petites blessures infligées par Banshie s’insensibilisaient. Les hommes dégainèrent avec appréhension qui leurs haches et qui leurs épées. Trois d’entre-eux, chargèrent comme de vrais braves l’épouvantable apparition blindée du Hyksos. Le premier toucha le monstre à l’épaule mais sa lame se brisa. Dans son élan Mokr le saisit sur par le torse et le renversa à terre. Il lui aplatit le crâne dans la neige. Le deuxième eut la tête vaporisée par l’Ecraseur. Mokr balança la plaque d’acier de sa main droite pour cueillir au visage le troisième assaillant, brisant tous les os de son crâne.
Epuisée, Banshie ne pouvait plus faire appel à ses talents surnaturels mais elle n’en restait pas moins une bretteuse d’exception. Pendant que Mokr créait la surprise dans le camp adverse, elle attaqua le reste des pirates. L’Epingle se ficha dans la gorge d’un homme qui ne réalisa pas tout de suite son propre trépas dans une fontaine de sang. Trois autres pirates se jetèrent sur la femme manchote. Un homme à l’énorme barbe rousse, un sourire ironique aux lèvres, leva au dessus de sa tête deux haches de guerre rouillées. Une brute de deux mètres joua de ses muscles en soulevant une énorme masse d’arme. Le plus jeune du groupe, maquillé de pourpre autour des yeux, dégaina deux sabres. L’épée de Banshie siffla comme un cobra en furie, trouvant immédiatement le chemin jusqu’aux cervelles des trois impudents. Les hommes se figèrent un moment pendant que Banshie rengainait calmement son épée. Puis ils tombèrent à terre, les membres encore secoués par des convulsions. Banshie regarda posément la situation autour d’elle.
Mokr expédia au diable deux autres soldats de Dowd d’un moulinet de l’Ecraseur, concassant tous leurs os. Le dernier homme hurla de terreur, chiant sous lui. Il longea la grève de glace en hurlant pour finir par tomber sous les coups d’une dame blanche. Banshie fut rejointe par une dizaine de ses fidèles ayant survécu à la violence de l’assaut. Elles furent surprises de voir l’énorme Hyksos aider leur capitaine. Banshie décida de repousser à plus tard les explications, il lui fallait mettre la main sur le navire de Dowd avant que celui-ci ne soit totalement carbonisé. On mit deux petites chaloupes à la mer. Mokr aida les femmes. Il prit place à l’arrière de petit bâtiment.
L’Archère Azelle, une femme de taille moyenne, aux petits seins renseigna Banshie sur les dégâts notables de son attaque électrique sur les forces de Dowd. Cependant, les trois femmes étaient les dernières survivantes de l’équipage originel. Hauserus, une grande perche manipulant le bâton signala qu’elle avait vu la Vampire Alita et Dowd se battre en duel. La troisième, Sqamériodos utilisait un fouet métallique terminé par un trio de griffes acérées. Elle jeta un rapide coup d’œil vaguement méprisant sur Mokr. Les nuages crevèrent pendant la traversée, des grêlons accompagnés de gouttes froides tombèrent. Le vent se leva, incontrôlable. Le tonnerre rugit et des éclairs frappèrent la « Dent de Cerbère ».
Entouré par ces étranges créatures, presque nues dans leurs costumes blancs, Mokr se contentait de maintenir le cap en direction des rougeoiements de l’Espadon. Banshie chanta pour les vents et une bourrasque poussa le frêle esquif vers le navire en détresse de Dowd.

Alita avait profité de la tempête de poussière déclenchée par la chute de l’arbre pour rompre le combat. Elle était épuisée. Ses blessures se refermaient trop lentement. Elle en était arrivée à la conclusion que le pirate ne pouvait pas être humain. Elle n’avait jamais connu la terreur auparavant et celle-ci serrait à présent son cœur. Elle savait qu’elle avait perdu le duel dès le début, la folie de Dowd dépassait la sienne. Elle était bien plus sombre. Elle s’adossa à un tronc pour reprendre son souffle, serrant la poignée de son sabre. Elle savait que le squale la suivait. Il se rapprochait inexorablement.
« J’arrive faible femelle disait-il. Je viens te défoncer !! Prépare toi, J’ARRIVE !!! »
Alita regarda derrière elle. Elle sentait la lame de son assassin perforer ses chairs. Elle aperçut sa silhouette s’approchant lentement à travers la grêle. Elle resta bloquée contre son arbre, prit trois profondes goulées d’air humide et frigorifié avant de se dévoiler. Elle tenait son sabre dans sa main gauche pour porter un coup violent à la base du cou du pirate. Elle s’arrêta net dans son élan car là où elle avait cru apercevoir la silhouette du capitaine, elle ne distinguait que les ténèbres. Elle fixa le sol mais les faibles empreintes stoppaient à un mètre cinquante de la place qu’elle occupait. Elle tourna autour d’elle, redoutant de sentir la pointe de la Scie déchirer ses chairs. Puis elle leva les yeux aux ciels, trop tard. Du haut d’une énorme branche de gré noir, Dowd sauta sur elle, le tranchant de l’épée en avant.
Alita recula d’un pas mais la lame pénétra profondément dans ses chairs. Elle déchira l’artère sous clavière, tailla dans son sein et son grand droit pour enfin sortir par la cuisse. Alita hurla muettement de souffrance et son propre sang gicla autour d’elle. Une noire faiblesse la terrassa. Elle tituba dans la neige. Dowd s’avança, ravi, comme un chat qui joue. La vampire ne semblait pas vouloir mourir. De ce point de vue, elle satisfaisait tous ses fantasmes mais elle n’en restait pas moins une faible femme. Le jeu commençait à le lasser.
Il s’approcha d’elle lentement, observant l’énorme entaille se résorber lentement. Il la fixa un instant pour profiter de sa terreur puis il planta la Scie dans son estomac, la traversant de part en part. Elle essaya de retirer la lame, l’enserrant de ses doigts. Dowd s’amusa à tourner l’épée dans le corps de la femme. Il profita de chaque hurlement de souffrance. Alita hoqueta avant de vomir un long jet de sang noir. Dowd enfonça l’épée jusqu’à la garde puis il imprima un mouvement de va et vient à la Scie, simulant un monstrueux coït, lacérant les organes internes de l’immortelle. Un torrent de sang jaillissait du cratère organique creusé par la Scie. L’épée fendit lentement le ventre de la femme jusqu’au nombril. Des morceaux d’intestins tombèrent en grappes humides dans la cendre. Enfin, il repoussa Alita de son pied droit.
Elle s’écroula dans la boue de cendre et de grêlons, roulée en boule. Ramassée sur elle-même, vomissant des grumeaux de tissus morts et de sang coagulé, elle trouva la force de se redresser sur son sabre. Ses yeux vitreux ne distinguaient presque plus rien. Elle fendit l’air mais sa lame ne rencontra que du vide. Dowd qui marchait lentement autour d’elle, se souciait comme d’une guigne de la tempête.
« Ce n’est pas tes monstres et tes pitoyables alliés qui peuvent t’aider maintenant. Moi qui croyait trouver en toi une âme sœur, une maîtresse d’épée, je dois avouer que je suis bien déçu. Tu m’as bien chauffé mais tu ne possèdes pas mon talent…Tu as juste du culot, oui, je crois que c’est ça… Finalement tu n’es qu’une faible femelle, toute juste bonne à tendre la croupe pour rattraper ta faiblesse congénitale…Tu ruses pour attraper les imbéciles dans tes pièges mais tout cela ne marche pas sur le Grand Capitaine Dowd ! Allons, je vais quand même te baiser dans le cœur. »
Dowd rugit. Alita tenta une esquive pitoyable et la Scie trouva son chemin, brisant le sternum pour crever le cœur d’Alita. Une douleur intolérable lui envahit la poitrine. Elle sentit ses forces vitales drainées par la Scie qui buvait toute sa longue existence. Elle eut juste le temps de penser qu’elle ne pouvait pas mourir par la faute de cet imbécile avant d’être aspirée dans une obscurité chaude. Sa bouche forma les premières syllabes du nom de sa sœur aimée et haïe puis elle s’écroula, les bras en croix.

Les nuages s’ouvrirent pour verser sur les hommes des torrents d’eaux et de grêles. Jôkanés revint à la conscience à cause d’une douleur aigue dans le bas de son fessier. La tête à dix mètres du sol, elle hurla. Elle se tordit le cou, ses petites mains s’accrochant de toutes leurs forces à la corde de chanvre. Son pantalon brûlait, grillant ses fesses potelées. Elle se souvenait vaguement de la boule d’énergie pure qui avait tué Clômborot. Elle ahana en tentant de dégager son pied du nœud qui le bloquait. Une vive douleur lui fit pousser un petit hurlement. Sa cheville devait être tordue. Elle devait résoudre trois problèmes : sa chute ; ses fesses brûlées et sa cheville cassé prise dans les maillons du filet. Elle essaya de se dégager une deuxième fois, les flammes léchant son cul la poussant à chercher une solution rapide.
Elle réussit enfin à sortir sa patte folle mais ne put profiter de son succès car la gravitation reprit ses droits. Elle poussa un petit cri de belette en tombant, crispant du mieux qu’elle le put son corps souple. Elle s’obstina à garder les points serrés autour de la corde. Elle tourna en un demi cercle autour de l’axe de la corde, se réceptionnant étourdie sur le filet de manière violente. Ses seins compressés hurlèrent. Elle se fracassa le nez sur une cordelette tendue. Le sang gicla à flot de ses narines. Ses fesses continuaient à cramer. Elle voulut appeler à l’aide mais lorsqu’elle jeta un œil rapide sur la situation, elle s’en abstint. Les hommes ne faisaient pas attention à elle, courant pour maîtriser le feu. Simultanément, deux événements qui devaient changer le court de sa vie aventureuse se produisirent.
L’eau céleste, quoique glacée mit enfin un terme aux supplices des flammes qu’endurait Jôkanés. Hélas pour elle, avant de s’achever, l’incendie mordit de ses dents rouges et jaunes le filet auquel s’agrippait la frêle jeune fille. Jôkanés vit, avec une lenteur désespérante, les flammes consommer le chanvre de sa vie. Elle pleura presque de désespoir, anticipant la chute fatale puis les cordes cédèrent avec un claquement de fouet.
Jôkanés voulut hurler mais elle eut le souffle coupé et le cœur s’approcha dangereusement de sa bouche pendant une longue et intense seconde. Elle se brisa deux côtes et retomba sur quelque chose d’à la fois dur et mou, un objet qui craqua en s’affaissant violemment sous son poids. Elle roula à terre ou elle demeura un instant immobile, se tenant ses côtes douloureuse pour reprendre son souffle. Elle se releva doucement, cerné par trois pirates qui ricanaient autour d’elle.
Elle aperçut un corps vêtu d’un étrange costume blanc moulant d’une femme à l’épaisse chevelure rouge. Elle portait des bottes de cuir vermeil. Une longue épée s’était échappée de sa main pour rouler devant Jôkanés. Devant elle, derrière les immenses jambes de trois barbares, elle apercevait des mouvements de combat et des hurlements appartenant à des titans légendaires. Le cou de la femme était plié selon un angle peu naturel. Elle est certainement morte en amortissant ma chute pensa Jôkanés. Elle réalisa ensuite avec une certaine horreur qu’elle connaissait cette femme. Elle lui avait offert la liberté dans un marché de dupe, Vila Banshie !!! Jôkanés eut à peine le temps de se remettre de la découverte de ce meurtre sans préméditation que les hommes se rappelèrent à son souvenir.
Un pirate sec, court sur patte, au visage ravagé par d’immondes cicatrices purulentes s’approcha, lui tendant une main calleuse.
« P’tite dem’selle, faut qu’je vous remercie. Vous v’nez de tuer la Vila. Ca mérite toute not reconnaissance. Vous allez pas dire non à notre reconnaissance, s’pas ? Faut qu’vous v’niez avec nous. »
Un sourire torve fendit sa face hideuse. Un géant au visage poupin à l’embonpoint grotesque, armé d’une énorme hallebarde se mit à rire bêtement. Un son huileux et gras qui terrifia Jôkanés. Les nerfs à fleurs de peau, elle s’empara de l’épée. Elle ne voulait pas que ces brutes s’approchent d’elle, ni ne la touchent. Elle leva la pointe de l’Epingle en direction des pirates.
« N’approchez pas ! Un geste de plus et je vous plante !. »
Les trois hommes se toisèrent un instant, puis ils abaissèrent leurs regards sur la petite chose qui tentaient de les intimider. Ils éclatèrent de rire. Face Ravagé gourmanda Jôkanés en lui faisant signe de lâcher l’épée, à moitié mort de rire.
« Allez, lâche ça ou tu vas te faire mal ! Tout ce que t’as à faire c’est de te laisser faire ! Maintenant que ton connard de maître s’est fait exploser le caisson, tu n’as plus que nous pour te protéger. Et tu me fous la gaule depuis le début du voyage. »
Il marcha encore un peu, rétrécissant la distance qui le séparait de Jôkanés. Elle se blottit contre le mur de la cabine de Dowd. Quatre pas de plus. Les larmes aux yeux, Jôkanés hurla lorsque la main voulut la crocheter. Elle poussa un grand cri, imprimant un mouvement à la pointe. Un choc brutal remonta le long de ses bras lorsque l’épée toucha sa cible. Le pirate ouvrit des yeux vitreux agrandit de surprise, un peu de salive ensanglantée moussa de la commissures de ses lèvres. Il baissa les yeux pour voir l’Epingle plantée profondément dans le haut de son abdomen. Il se tourna vers Jôkanés, tentant de lâcher un dernier juron. Il retomba lourdement à terre, les mains crispées sur la hampe d’acier. Jôkanés tenta d’arracher l’Epingle aux abdominaux contractés lorsque les deux autres pirates foncèrent sur elle. Jôkanés flancha. Elle hurla de terreur.
Derrière le trio, le tartare lâchait ses âmes perdues sur les hommes de Dowd. Ils se battaient contre de véloces agresseurs blanchâtres, des fantômes ? Un énorme monstre de métal balayait le pont de son immense épée, brisant les corps. Parfois il s’emparait d’un homme de sa main libre pour le lancer contre un autre. Sans savoir d’où ils venaient, les pirates furent assaillis par des dizaines hommes vêtus de haillons. Ils brandissaient des chaînes, des ustensiles de cuisine ou des morceaux de bois. Certains ramassaient les armes des pirates pour les retourner contre leurs possesseurs. Azelle, petit spectre véloce, tirait ses flèches pour assister les esclaves. Chacun de ses tirs faisaient mouche, perçant souvent les yeux ou les gorges de ses cibles. Jôkanés reconnut l’immense silhouette du Hyksos dans la mêlée. Il fauchait les têtes avec son immense épée ocre.
La barrique aux bras énormes tira son épée avec l’envie de tuer la pauvre fille lorsqu’il fut agrippé par des doigts d’acier et projeté par-dessus bord, dans les flots obscurs. La face lunaire du dernier bandit se tourna vers l’assaillant pour jauger l’ennemi. Il vit Mokr enragée lui faire face. Le Hyksos avait perdu son épée dans le corps d’un ennemi. Il se battait à présent à mains nues. Le pirate brandit sa hallebarde. Il frappa à hauteur de l’épaule gauche. Malgré l’armure, le choc engourdi l’épaule de Mokr et son bras se mit à pendre, inutile. Le gros poupin hurla en faisant tournoyer son arme. Mokr se baissa promptement. Il esquiva un coup pouvant lui arracher la tête. L’homme chargea le Hyksos mais celui-ci évitait les mouvements de la hallebarde tournoyante. Le poupin commença à s’énerver et son visage vira au pourpre.
Il crut le Hyksos à sa merci lorsque celui-ci trébucha sur un cadavre mutilé. La lame fendit l’air pour atteindre le Hyksos au crâne mais ce fut un des derniers pirates qui encaissa le coup. La hallebarde lui cisailla le torse. Il tomba, agité de spasmes. Mokr retrouva son équilibre. Il avisa enfin la poignée de son Ecraseur. Le poupin revint à la charge. La hallebarde piqua Mokr à la poitrine. L’armure fut enfoncée par la pointe. Mokr eut le souffle coupé mais il garda la poignée de son arme fétiche en main. La douleur étendit ses ramifications dans toute sa poitrine. Le pirate brandit son arme au-dessus de lui pour achever Mokr. Le Hyksos roula sur lui-même. Il esquiva le choc qui défonça quelques planches du pont. Mokr se releva instantanément en s’aidant de son Ecraseur. Il respirait avec difficulté et le voile rouge s’était dissipé, le laissant épuisé. Le poupin tourna autour du Hyksos. Mokr agita d’une main son énorme épée rouillée, se jetant sur le pirate. La hallebarde s’interposa pour immobiliser l’Ecraseur. L’acier brisa le bois, divisant la longue hampe en deux. Le pirate rompit l’assaut mais Mokr fut rapidement sur lui. L’Ecraseur fila au ras du sol et frappa l’obèse entre les deux jambes. Les génitoires explosèrent. L’épée s’enfonça entre les deux jambes, remontant jusqu’au nombril à travers un magma sanguinolent. Le poupin gargouilla avant de s’écrouler comme une masse.
Mokr souffla en s’agenouillant, se retenant à son épée. Il venait de nettoyer le pont des derniers pirates, les filles avaient participé à la bataille mais il avait fait le gros œuvre du massacre. A présent tous ses muscles hurlaient de souffrance. Mokr tourna son regard autour de lui. Azelle, blessée à la jambe s’était adossée au mât et Hauserus et Squamériodos surveillaient quatre hommes plus pleutres que les autres. Sramondos avait délivré des esclaves furieux qui avaient apporté un secours non négligeable aux corsaires lorsque la boucherie avait penché en faveur des pirates, trop nombreux pour les maigres troupes de Banshie. Maintenant, ces hommes dépouillés de toute leur humanité soulevaient, en riant face au ciel tourmenté, les cadavres de leurs bourreaux. Jôkanés avança vers Mokr à petits pas. Elle levait vers lui des yeux déformés par la souffrance. Sa jambe abîmée glissait derrière elle. Elle s’appuyait sur l’épée de Banshie comme sur une béquille, la coinçant sous son épaule. Mokr entrevit le cadavre de la corsaire.
« Je n’ai pas voulu la tuer dit Jôkanés. Je suis juste tomber sur elle. Je ne l’ai pas voulu. Je… »
Des larmes envahirent son visage et ses traits se déformèrent en un rictus de souffrance. D’un seul coup, elle se précipita sur l’armure maculée de sang du Hyksos. Mokr ne sut comment réagir face aux sanglots incoercibles qui firent tressauter le fragile corps gelé et fatigué de Jôkanés. Il laissa tomber l’Ecraseur à terre. Maladroitement, avec d’infini précaution, il entoura la frêle jeune fille de son étreinte d’acier. Rapidement, la tempête se dissipa, emportant avec elle une bonne partie des cendres volcaniques. Un timide rayon de soleil illumina le visage du Hyksos.

Dowd se pencha sur le visage d’Alita, ouvrant d’une main les ceintures de ses chausses de cuir pour baisser son pantalon et libérer son pénis. Il caressa de ses doigts fins les joues de la vampire. Il lui lécha le nez, résistant à l’envie de le dévorer tout de suite. Son visage aux yeux vitreux, immobilisé par les mains des parques lui paraissaient plus joli que celui de n’importe quelle femme. Il s’assit un moment sur son ventre encore ouvert, ses fesses trempant dans les entrailles. La main gauche de la Vampire s’était crispée sur le pommeau de son katana bleu dont la couleur avait évolué vers un rouge presque noir qui pulsait régulièrement. Les cheveux de jais, à moitié englués dans du sang coagulé lui faisaient une couronne de ténèbres. Ses traits relâchés laissaient place à une expression de sérénité retrouvée. Dowd inspecta ensuite les horribles blessures. Prenant à une main sa bite pointue au gland cramoisie, il écarta de l’autre l’ouverture menant au cœur. L’intérieur de la cage thoracique sourdait de sang. Dowd y voyait un attirant con géant.
« J’arrive mon amour. »

Alita se savait en fâcheuse posture mais elle n’était pas morte. Ou qu’elle soit, ce n’était pas les Tartares. Elle pensait et ressentait, donc elle était en vie. Elle existait. Pourtant elle ne possédait plus de bras, ni de jambe. Elle était tombée juste après le coup d’estoc de Dowd, dans son cœur. Une blessure grave pour les vampires, voire mortelle. Elle essaya de bouger, bien qu’elle ne possédait plus de muscle ou de squelette. Elle parvint à produire un mouvement infime dans cette eau noire et chaude qui l’environnait. Il lui apparut qu’il lui suffisait de penser, de se focaliser sur une image ou une sensation pour que l’obscurité se « modifie ».

Dowd allait enfoncer son sexe dur et pointu comme un poignard dans la plaie béante lorsque la Vampire bougea brutalement. Elle saisit la gorge du pirate d’une étreinte d’acier. Dowd fut paralysé un instant. Aucune respiration ne pouvait agiter la poitrine ouverte de la femme. Son cœur en bouillie ne pouvait pas faire circuler le sang. Les yeux vitreux se fixèrent sur le visage de Dowd pendant qu’un ignoble sourire tordait les traits de la morte. Elle ouvrit une immense bouche noire. Les crocs solénoglyphes jaillirent pour s’enfoncer dans la veine jugulaire du pirate. Un puissant flot de venin se jeta dans Dowd paralysé de stupeur.
Le pirate sentit ses forces partir peu à peu tandis que l’ignoble morte vivante le buvait. Il frappa le crâne du monstre, la repoussa en hurlant. Il prit sa tête à deux mains et réussit l’exploit de l’ôter de son cou, les crocs dégorgeant d’hémoglobine. Il s’arracha à son étreinte, lui fracassa le visage en un magma informe d’os et de viande broyés. Il s’éloigna en rampant. Il porta la main à son cou d’où un long filet de sang coulait sur son épaule droite et sa poitrine. Il se redressa en titubant. Il dégaina la Scie d’une main tremblante. Son pénis était toujours en érection. Un vent de terreur lui emplit la poitrine lorsqu’il constata que les chairs de la femme se régénéraient. Peu à peu les plaies cicatrisaient à vue d’œil. La vampire se redressa maladroitement en s’appuyant sur son sabre qui semblait toujours dégorger de sang.
Alita s’avança sur Dowd d’une démarche incertaine de somnambule, la tête dodelinant sur ses épaules. Les yeux aveugles semaient le doute dans l’esprit de Dowd. La Vampire n’avait pas besoin de voir pour deviner sa présence. Elle marchait avec une lenteur exaspérante, comme un petit vieux. Sa mâchoire pendait, laissant s’échapper un fin filet de sang. Elle ne respirait pas. Dowd reprit confiance dans son art du sabre. Il rugit en courant à l’assaut, la Scie levée au-dessus de sa tête.
Alita para le coup en levant subitement le katana. Les deux armes s’embrassèrent dans un fracas surnaturel, un bruit d’ancienne cloche. La main droite de la morte lâcha la poignée du sabre et se saisit du bras de Dowd, l’obligeant à rester dans la même position, les épées croisées au-dessus de leurs tête. Ils tournèrent un moment, comme un couple pris dans une valse morbide hallucinante. Alita fit crisser le sabre sur la Scie dans un hululement métallique. Une pluie d’étoiles tomba autour du couple emmêlée. Dowd n’arrivait pas à se défaire de l’étreinte de fer. Il vit soudain le katana se précipiter vers son visage pour lui perforer l’œil gauche, lui traversant le crâne pour surgir derrière sa tête, enduit de sang. Alita imprima un mouvement latéral. La lame coupa le visage de Dowd. Il fut pris d’un fou rire. Alita relâcha son étreinte. Dowd tituba à quelques pas d’elle, du sang giclant de son orbite perforée.
« Ah ! ah ! ah ! Génial !! Personne ne m’avait touché auparavant. Je ne sais pas qui est dans ce corps mais c’est un vrai génie de la lame !! Ah ! ah ! ah ! Cette fois je ne regrette rien. Viens pendant que je tiens encore debout, tu ne m’as pas fini !! Y en a encore, salope !! »
Dowd, malgré une blessure qui aurait dû le tuer sur le coup, chargea Alita, faisant d’impressionnant moulinet avec son sabre. L’épée d’    ambre tenta de trancher la gorge de la vampire qui pencha le torse en arrière pour éviter l’assaut. La pointe passa à quelques millimètres de sa gorge. Avec des mouvements de poupée désarticulée, Alita s’avança sur Dowd qui préparait une nouvelle offensive.
Le pirate se crut saisi par des hallucinations lorsque Alita fit danser le katana autour de son corps dans des contorsions spasmodiques d’une maladive obscénité. La lame tournoya autour de sa poitrine. Elle heurta la Scie, déviant l’estoc de Dowd visant à nouveau le cœur, pour lacérer en cinq coupures profondes faites presque simultanément le torse du pirate. Un sang épais jailli des fines lignes sanglantes. Dowd tituba, comme épuisé. Il observa la Vampire aux yeux aveugles se diriger sur lui de sa démarche saccadé. Il pointa la Scie d’une main tremblante dans sa direction, rigolant.
« J’peux pas mourir…J’suis le plus fort… »
Dowd rassembla ses forces pour porter un coup latéral à hauteur de la taille. Alita contra la lame de justesse, près de son bassin. Des fleurs de feu illuminèrent la scène. Dowd forçait sur son épée pour vaincre la résistance d’acier de la morte vivante. Alita sortit de sa main droite son wakizaki. Contrôlant la Scie, elle planta la dague dans l’œil valide de Dowd, l’enfonçant jusqu’à la garde. Le pirate tressaillit à peine. Il recula en arrachant la lame de la plaie, gloussant comme un dément.
« J’suis aveugle, mais c’est pas comme ça que tu va m’avoir, salope !! »
Dowd bandait toujours. Alita chargea ce qui restait de lui Il se prépara à éviter les coups. Le katana mugit en tranchant l’air, les cendres, les gouttes d’eau et les grêlons. Il passa quatre fois dans le corps musclé de Dowd, découpant ses chairs avec une redoutable précision. Dowd s’immobilisa totalement. Le hurlement de « La voix qui Tranche » se tu. Alita resta dans sa position finale, Immobile, à genoux dans la boue de neige et de cendres, tenant son katana horizontal. Les deux statues vivantes restèrent figé sous la tempête pendant un long moment. Jusqu’à ce que le vent emporte les intempéries. Le couvercle de poussière se déchira, permettant à un soleil blafard de poser un regard sur Dowd.
« Pourquoi ? Père….Poséïdon… murmura le pirate mourant. Vous m’avez promis que je vivrais…Etern… »
Dowd explosa en quatre morceaux de viande. Les viscères maculèrent les racines des arbres pétrifiés. Un silence de mort, uniquement bercé par le ressac, tomba.
Alita se redressa. Ses yeux aveugles retrouvèrent leurs éclats. Elle hurla en respirant à nouveau. L’air qui emplissait ses poumons lui faisait l’effet de milliers d’échardes brûlantes dans sa poitrine creuse. Elle glissa en arrière, agitée par les douleurs qui tiraillaient sa chair. Secouée par des spasmes de souffrance, elle s’affala au pied d’un gigantesque arbre pour sombrer dans les songes noirs. Le katana bleu roula hors de sa main.

En un instant, retrouvant l’épaisse obscurité liquide, Alita vit quelques images de sa vie future. Ses membres seraient tranchés. Ceux qu’elles aimeraient mourraient dans des circonstances atroces et trop étranges pour que cela soit le seul fait du hasard. Elle voulut fuir ce cauchemar mais elle ne pouvait sortir de la spirale. Elle vit le Grand Dragon et enfin, elle-même réveillant l’abomination finale, Kronos.




A suivre dans MINOS !…