04.05.2009

Les Charognards des Mers 11

Où notre héroïne commence à comprendre les tours et détours que lui réserve le chaos en compagnie d'un insecte géant...

 

11.

Polyphème.


Alita s’éveilla avec le ventre plein de liquide glacial. Elle devinait ses intestins congelés crissant les uns sur les autres. On l’avait dépouillé de ses vêtements mouillés qui étaient remplacés par une étrange combinaison blanche qui adhérait étroitement à son corps, épousant toutes ses formes. Elle reposait dans un étrange matelas d’un blanc immaculé qui avait pris l’empreinte de son corps. Elle se redressa brutalement, envoyant en l’air un drap chaud qui avait encore moins d’épaisseur qu’un parchemin. La pièce, entièrement blanche, lui blessait les yeux. Il n’y avait pas la moindre trace de poussière. Deux autres lits vides l’entouraient. Elle posa ses pieds sur le sol moelleux. Elle n’arrivait pas à deviner d’où provenait cet étrange éclairage monotone. Elle ramassa le drap et l’enroula autour d’elle comme une toge. Elle se dirigea vers l’origine des voix.
Elle découvrit une grande pièce ovale, un peu basse de plafond, baignant dans la même lumière étrange. Assises autour d’une table accrochée au plafond, elle distingua les survivantes du crash. Certaines n’avaient pas de chaises et se contentant de rester debout dans des postures martiales rigides, le visage fermé. Elle portait toute cette étrange collant blanc qui adhérait étroitement à leurs corps. Alita eut un choc en posant les yeux sur Banshie qui avait perdu son avant bras gauche dans l’accident. Kreshka la salua d’un étrange sourire. La tashline semblait contenir une douleur intense. Ses yeux étaient injectés de sang. Une vingtaine de femmes l’observèrent avec suspicion. Elles n’avaient pas oublié l’incident de l’espionne. Elle s’avança dans la pièce d’un pas malhabile, des décharges froides la torturant encore pour se poser dans une chaise blanche qui s’adapta aussitôt à sa physionomie. Une archère, Hexados, se glissa dans son dos et encocha un trait. Alita garda un œil sur cette femelle humaine à la mine patibulaire. Les conjurés discutèrent entre elles, l’ignorant délibérément. Alita dont les yeux devenaient rouges, s’amusait à faire naître une tempête dans le crâne de l’archère, le principal danger mortel pouvant la menacer. Au bout de quelques secondes, l’archère eut les plus grandes difficultés à se concentrer tant la douleur frappait sur son front et ses orbites.
« Qu’est ce qui se passe ? »
D’un geste de la main Alita engloba la grande salle devant des mines renfrognées qui firent mine de l’ignorer. Les survivantes supportaient difficilement la pensée que la vampire avait survécu à l’accident car elle dévorait plus que n’importe qui dans l’équipage et les vivres allaient devenir plutôt rare.
« On aurait dû la laisser crever là-bas dit Viane. Qui sait c’qu’elle va faire. Moi j’vous l’dis, avec elle on va pas survivre longtemps.
- C’est ça pauvre conne, continue à m’asticoter et je me réchauffe avec ton sang. »
Alita avait lâché l’affront sans daigner rencontrer le regard de Viane. La femme blonde, déjà assez âgée aux mains couvertes de rides se renfrogna. Elle laissa échapper de sa gorge un petit rire caquetant.
« J’vous l’avais dit, c’t’une saleté. Banshie, vous avez fait une grave erreur en la prenant avec nous.
- Tout ce que je veux savoir…
- C’est quand est-ce que tu vas mourir, salope. »
Deux des femmes avaient entouré Alita des deux côtés. Elle avait des cimeterres aiguisés entre les mains. Hexados ajustait Alita entre les deux yeux.
« Putain…On va jamais en sortir. Banshie, vous pouvez les calmer.
- Eh non ! Elles ne m’obéissent plus, Alita. Désolée. C’est une mutinerie en miniature ah ! ah ! ah !
- Avec les autres on a réfléchi à c’qu’on allait faire de toi dit Viane. Banshie elle dit que le magot est ici, au sommet des montagnes. Alors tu vas y aller avec la chatte. On garde Banshie.
- C’est ça. Tu crois que tes petits talents et ta bande de traînes savates m’impressionne Viane…T’es vraiment pressée de crever…
- Les filles, j’crois pas qu’elle comprenne. T’es plus en position de force. T’as même plus tes armes avec toi.
- Ca fait un moment que j’attendais ça ! Tu vas comprendre ce que je suis, Viane. »
Alita sentit le flottement caractéristique de l’explosion de violence. Bien qu’affaiblie par sa récente mésaventure, elle gardait confiance en ses réflexes. Hexados décocha sa flèche. Déconcentrée par la migraine, elle rata de peu sa cible. Alita s’empara du projectile en vol pour le planter profondément dans la gorge de son adversaire située à sa gauche qui eût à peine mis à nue la lame de son sabre. Le sang gicla des veines jugulaires pour arroser l’assemblée. Alita poussa d’un coup de pied dans la poitrine la femme à sa droite qui alla valser contre la table, renversant trois autres filles dans sa chute. Elle balança ensuite la flèche luisante de sang dans l’œil d’Hexados avec assez de force pour la clouer au mur. Terrifiées, les femmes ne firent pas attention aux mouvements de la vampire. Alita se retrouva presque instantanément aux côtés de Viane dont elle avait saisi les bras. Ses crochets visaient sa gorge. Les yeux rouges luisaient d’une inquiétante manière. L’odeur de violence et d’hémoglobine avait sorti la seconde personnalité d’Alita de sa léthargie. La vampire était excitée et prête à une session de torture raffinée !
« Je ne suis pas vraiment d’humeur à plaisanter ou à perdre mon temps. Continue à me faire chier et je te vide comme une truie. Ai-je été assez clair ? »
Un silence de mort paralysa les femmes. Personne n’osa bouger. L’on respirait en prenant garde de faire le moins de bruit possible. Viane se pissa dessus en réalisant enfin la différence de force existante entre elle et une vampire. Kreshka s’approcha d’Alita. Un petit sourire flottait sur son visage presque impénétrable. Ses grands yeux verts heurtant les pupilles carmins d’Alita.
« Calme-toi ! Ca ne sert à rien de la tuer pour le moment.
- Bon. Qu’est qu’on va faire de toi Viane ?
- J’temmerdes, salope !
- Si jamais tu t’avises de me refaire un coup fourré, je t’arrache les ovaires et je te les donne à déguster. Je prendrai tout mon temps !
- Alita ! Calme-toi ! C’est un ordre hurla Banshie. Tu ne dois pas la tuer, pas encore ! Mon équipage n’est pas encore soumis à la tyrannie. Ce sont les méthodes de Dowd.
- Cependant nous sommes en face d’un problème Banshie ! Qu’est ce que vous voulez que je fasse de cette petite truie ?
- Rien pour le moment, il lui suffit de reconnaître mon commandement.
- Je…Je vous suivrai…Vila…Banshie, Capitaine ! balbutia Viane.
- T’as évité les ennuis ! »
Alita relâcha Viane à contrecoeur. La pirate honteuse foudroya du regard la vampire. Alita lui adressa un grand sourire. Frustrée de ne pas pouvoir mettre en pièces l’impudente, elle lui décocha un crochet du gauche en pleine mâchoire. Les os craquèrent. Quelques dents et des postillons de sang volèrent. Viane s’écrasa sur le sol, défigurée. Alita se détourna des femmes. Elle rentra dans le dortoir, Kreshka l’accompagnait. Les séides de Viane soulevèrent leur héroïne déchue, ne manifestant plus aucune attitude belliqueuse. Azelle, Sramondos, Sqamériodos et Hauserus surveillaient le groupe de rebelle de leurs lames. Elles étaient prêtes à mourir pour Banshie car elle connaissait la véritable identité de la corsaire qui les avait sauvé des griffes des marchands d’esclaves. Elles avaient une lourde dette envers leur capitaine et leurs vies et leurs dévouements étaient le seul moyen de remboursement qu’elles avaient trouvé.
« Sur ce, mesdames, votre compagnie m’incommode. »
Banshie se leva. Elle rattrapa Alita et Kreshka dans la pièce de repos. Dés qu’elles eurent fermés la porte, les fidèles harpies de Viane se mirent à comploter. Elles surveillèrent la porte, tentant de capter les conversations. Alita resta prostrée un moment, se tenant la tête à deux mains. Elle trembla puis ses traits subirent une subtile altération. Sa voix redevint neutre. Banshie s’approcha d’elle et lui parla en Wampëse. Kreshka suivait le dialogue mais elle restait silencieuse, tenant son bras gauche. Le membre mutilé paraissait peser des tonnes. Kreshka avait toutes les difficultés du monde pour l’empêcher de quitter son épaule et de s’enfoncer dans le sol.
« Vous êtes redevenues vous-même, vampire ?
- C’est toujours moi, Banshie. Simplement je me contrôle moins bien dans…cet état. Le besoin de sang se fait plus impérieux. Votre Viane m’a vraiment énervé.
- Bon, je crois que nous devons nous mettre au point.
- C’est quoi cet endroit ? demanda Alita.
- Un abri ayant appartenu aux Anciens. On l’a découvert juste avant de mourir de froid. Malgré les âges, la puissante magie des Anciens continue de fonctionner.
- Comment ça marche ? Tu as des connaissances de Magus ou quoi ?
- Non, du moins pas aussi grandes. En fait, on est à peine rentré que toutes les pièces se sont illuminées.
- Et ses espèces de peau blanche ?
- Les vêtements blancs nous protégent du froid comme une seconde peau. Les Anciens devaient les utiliser pour marcher dans ces régions. Tous ces éléments me font penser que les dieux sont avec nous. Si mes derniers calculs sont exacts, nous nous trouvons au pied des « Dents du Cerbère ». Maitenant écoutes-moi attentivement ! La Précieuse « Mémoire » et son gardien nous attendent sûrement au sommet. Malheureusement, suite à cette fâcheuse mutinerie et à ma faiblesse je ne peux pas grimper. J’ai besoin de quelques heures de sommeil. Aussi, Alita, je vous offre un supplément si…
- D’accord. Vous m’avez déjà payé et je préfère m’occuper de ce problème plutôt que de rester à fréquenter ces petites putes. Je ne comprends pas que vous n’ayez pas déjà donné Viane en pâture aux requins ou à Dowd…
- Viane m’a toujours jalousé mais c’est une navigatrice hors pair. Malheureusement elle a toujours haï les autres races. Elle croit que les humains sont la race supérieure. »
Alita éclata de rire. Elle avait déjà rencontré des individus similaires lors de ses pérégrinations dans le monde des hommes. Ceux qui avaient eus la malchance de trop se vanter avaient connu sa lame.
« Pourquoi ne pas l’avoir tué ?
- J’ai mes faiblesses je suppose…J’ai recueilli Viane très tôt. Elle faisait parti avec Kreshka de mon noyau dur. Je ne pensai qu’elle évoluerait aussi fâcheusement.
- Banshie, si vous voulez, je vous débarrasse gratuitement de Viane. Je suis sûre que son sang me sera très utile contre Dowd.
- Pas encore… Si elle devait survivre à cette aventure je vous la cède vampire. Mais avant il faut que je conserve mon équipage pour recevoir Dowd et son bateau.
- Vous êtes sûre de vous…
- Il viendra. Nous sommes au bon endroit. Je dois récupérer mes forces pour m’occuper de son équipage. Allons, il est temps de manger et de dormir, les prochains jours seront…Pour le moins chargés !
- Banshie, ou avez-vous appris le Wampëse ?
- Je vous l’ai déjà dit Alita, j’ai vécu longtemps dans les Grées. »
Kreshka alla chercher du ravitaillement. Elle avait choisi de s’occuper de cette tâche pour ne pas raviver les querelles dues au combat. Elle s’arrêtait parfois pour contenir les élancements de douleurs traversant son bras blessé. Elle récupéra des morceaux de viande salée et une bouteille d’alcool. Une fois le maigre repas achevé, toutes les trois ne tardèrent pas à s’endormir. Ce fut la voix de Kreshka qui tira Alita de sa léthargie. Assommée par ses récents efforts pour lutter contre l’éruption volcanique, Banshie dormait d’un sommeil de plomb.

« Alita…
- ….
- J’ai un problème, je crois que je… »
Kreshka allait dire quelque chose mais Alita la vit s’affaler sur son séant en se serrant la main mutilée. Elle gémissait, bavant à terre. Des spasmes de douleurs agitaient son bras. Alita se releva et elle étendit la petite Tashline. Ne sachant que faire elle porta la main au front de la petite femme que la fièvre avait rendu bouillant. Sans prendre de précaution, Alita pressa les petits boutons du vêtement, arrachant presque la fine toile isolante pour dévoiler le corps torturé de la Tashline. Elle contint un haut le cœur. Elle se saisit du membre blessé. Des petites épines fines, d’un acier bleu, avaient percé la peau. Les filaments prenaient racines sur les moignons pour s’entremêler à l’intérieur des fragiles ossements du poignet la mettant aux supplices. Stoïque, Kreshka avait affronté la douleur sans la signaler à Banshie, à qui elle vouait un véritable et touchant attachement. Alita demeura immobile, ne sachant que faire.
« Je sais…Pourrais faire dit Kreshka, les yeux embués par les déchirement internes. Cette merde…Depuis Ölonaërk avec Dowd... Tu n’as plus d’excuses.
- Pourquoi demanda doucement Alita.
- Si tu veux…te nourrir…
- Je peux devenir vraiment…intenable si je fais ça.
- Et moi, je vais mourir comme une… Fais le.
- Pas maintenant. Je vais d’emmener en haut. Mais dis-moi, tu me semblais bien presser d’en découdre avec moi lors de notre première rencontre.
- Méfiance. Je te croyais…une espionne comme…Yûki. J’ai eu des…Démêlés avec les tiens…
- Comme beaucoup de Tashlines, j’imagine.
- Pas exactement, non…J’ai…aimé un vampire, dans une autre vie…Il est mort par…le siens mais toi…En guerre contre eux.
- Je recherche juste la Vengeance.
- C’est…Tu vivras plus si tu as…Energie, vive, sang.
- Tu ne comprends pas. Tu as vu ce qui m’arrive à chaque foi que…
- La douleur…J’ai besoin de ton venin. »
Alita se perdit un moment dans les yeux de Kreshka. Elle souleva le corps tendu de la petite Tashline, amenant la gorge près de sa bouche. Sans qu’elle le veuille consciemment, ses crochets jaillirent hors de sa bouche. Elle prit une longue inspiration puis plongea dans la chair, distillant son poison dans les veines de Kreshka. Le sang de la Tashline lui frappa la chair, réchauffant enfin ses entrailles, distillant sa puissance enivrante dans ses organes. Il chantait à vive voix à travers ses chairs, les régénérant à une vitesse qu’elle n’aurait pas cru possible. Elle ne partageait pas l’histoire de Kreshka mais il lui semblait la comprendre mieux que n’importe qui. Ce n’était pas une de ses morsures qui réveillait ses mauvaises habitudes sanguinolentes mais autre chose, plus profond, plus mystérieux et d’une infinie et douloureuse douceur. Un creux chaud prit naissance dans son bas ventre. Elle sentit la main valide de Kreshka lui entourer la taille. Après quelques minutes d’éternité elle la relâcha.
La Tashline, droguée et épuisée par la douleur sombra dans un sommeil comateux. Ne résistant pas à sa première impulsion, Alita lui donna un baiser sur les lèvres. Elle recouvrit ensuite le corps apaisé sous le mince drap. Elle s’allongea sur sa couche. Elle s’étonnait d’avoir gardé sa tête, l’absorption de sang l’entraînant dans une ivresse propice aux délires les plus redoutables. Sa seconde personnalité, qu’elle n’arrivait pas à cerner, qui était elle sans l’être restait très loin dans les limbes. Elle s’endormit pour quelques heures, se sentant comme libérée d’une redoutable malédiction. Banshie, plongée dans un profond sommeil, n’avait pas assistée à la scène.
Alita fut éveillée par les beuglements graves de la vieille Sqamériodos. La femme la poussa en beuglant des insanités presque incompréhensible. Alita réussit relever une Kreshka très faible qui dût dissimuler son membre mutilé à la congrégation des corsaires. La Tashline guida Vampire dans des dédales labyrinthiques pour les faire entrer dans un petit réduit contenant toute une panoplie de cordes et de matériels d’escalades sophistiqués. Alita s’équipa légèrement, prévoyant de prendre Kreshka sur son dos avant la moitié de la traversé. Elle ne prit qu’un sac, deux piolets, un petit marteau et des pitons dont elle devinait le fonctionnement. Elle demanda à Sramondos de récupérer des fourrures ayant survécu à la vague destructrice, Alita ne voulait pas sortir uniquement vêtue de l’étrange seconde peau blanche qu’elle savait fragile. Elle préférait avoir sur son dos de lourds vêtements. Les femmes rechignèrent un peu mais elles finirent par apporter des étoffes convenables. Alita prit à Viane ses bottes auxquelles elle fixa des pointes qu’elle avait trouvé dans la réserve.
Revêtue par des peaux de bêtes abîmées, portant tout son attirail sur le dos, Alita sortit de la caverne escortée par des femmes curieuses qui s’arrêtèrent devant l’enfer gelée. Banshie s’abîmait dans son coma, attendant patiemment son heure. Kreshka, tout aussi emmitouflé que la vampire arrivait à la suivre. Les vagues de souffrances dues à l’étrange maladie ne l’avaient pas encore agressé. Elles montèrent pendant une petite heure dans la forêt pétrifié, passant devant la sinistre silhouette des arbres décharnés. Elles débouchèrent sur un petit promontoire de glace. Devant elle, la longue rocaille de pierre était envahie par des cordes de glaces se chevauchant les unes les autres. Le vent était retombé depuis qu’Alita avait traversé pour la première fois cette étendue hostile. Loin, derrière les deux femmes, le volcan cachait les maigres rayons de soleil sous un impressionnant nuage de cendres grises. Quelques rayons rougeâtres apparaissaient par intermittences lorsque les bourrasques dissipaient le nuage opaque. Il régnait une lueur pâle crépusculaire. Alita déposa le sac à terre et à l’aide de cordages elle arrima Kreshka dans son dos, devinant que la Tashline ne pouvait plus guère marcher.
Elle avait sorti les deux piolets. Le marteau pendait contre son flanc, accroché par une cordelette à sa ceinture. Alita devait bien avouer que l’étrange tenue moulante la mettait parfaitement à l’abri des basses températures. Elle n’était pas rassurée pour autant, s’étant que rarement aventurée à escalader des rochers aussi haut et dangereux que ce mur naturel. Attaquant la couche de glace avec les piolets, elle s’accrocha sur la façade comme une chauve souris, se hissant avec Kreshka bloquée dans son dos, à la force de ses bras. Heureusement, le sang de la Tashline lui avait donné de l’énergie à revendre. Elle entama, pas à pas avec une fureur contenue l’ascension vertigineuse. Elle ne s’arrêtait pas pour regarder en arrière. Elle trouvait des prises facilement et les crochets d’acier sous ses pieds lui assuraient une bonne adhérence. Elle passa sur des cascades de glaces, évitant de se couper contre des concrétions trop effilées. Bientôt, elle aperçut le sommet tout proche. Elle était épuisée. Ses muscles brûlants, ankylosés, chauffaient. Elle se hissa lentement le long de l’interminable pente gelée. Elle avait vécu toute la montée dans une sorte de délire presque mystique, oblitérant toute notion temporelle, uniquement préoccupé à inspirer un air si froid qu’il en devenait râpeux. Enfin ses mains agrippèrent une étendue presque plane. Alita fournit une dernière poussée sur ses jambes. Elle se laissa tomber sur le côté. Kreshka avait depuis longtemps sombré dans l’inconscience. La vampire, à bout de souffle laissa passer un peu de temps pour reprendre son souffle.
Elle se redressa pour jeter un coup d’œil panoramique. Elle se trouvait dans une gigantesque caldeira endormie. Cernée par les arrêtes, un vaste cirque s’offrait à sa vue. Les deux falaises n’étaient que la partie visible depuis le bas de la montagne. Elle descendit le long d’une pente abrupte, s’aidant des piolets qu’elle n’avait pas lâchés depuis le début du voyage. Au centre du vaste cercle de roche, elle visait un grand bâtiment semblable à une énorme demi sphère de métal. La structure, même de loin, avait subi les outrages du temps. De la rouille piquetait de petites tâches brunes sa surface. Alita se détendit en abordant le font de la cuvette. Elle marcha un peu plus vite vers la structure qui prit des dimensions gigantesques. Elle fit bientôt face à des portes immenses, la surplombant de trois mètres. Elle resta interdite devant les dimensions colossales. A côté, un petit boîtier était fixé sur lequel on avait gravé des signes dans une langue qu’Alita était incapable de comprendre. Le vent hurla un moment. Alita essaya de se mettre à l’abri des rafales qui apportaient avec elles des cendres et de la poussière volcanique. Elle poussa sur les énormes battant sans obtenir d’autres résultats que celui de s’essouffler.
Elle se mit à rire doucement en songeant que son expédition s’achevait ici, devant cette stupide muraille à moitié rouillée, gangrenée par des stalactites. Kreshka gémissait en agonisant dans son dos. Alita pesta en elle-même. D’un geste rageur elle tapa sur le boîtier qui fit entendre un petit déclic. La porte titanesque trembla et dans un fracas de fin du monde, une pluie tintinnabulante de cristaux, les battants s’ouvrirent pour sur d’inquiétantes ténèbres. Alita déglutit d’appréhension et elle s’engagea.
Ses pas résonnèrent dans une salle manifestement vide. Elle n’avait pas fait un mètre que des lumières blanches diffuses se mirent à éclairer les fines structures métalliques. La salle n’était qu’un désert à part une immense sculpture noire de mante religieuse qui paraissait absorber la lumière, sa carapace chitineuse ne présentant aucun reflet. Placée au centre de l’immense édifice, la gigantesque bestiole était figée, envahie par des stalactites qui l’emmaillotaient dans un magnifique sarcophage cristallin. La lumière se reflétait avec élégance sur l’incroyable carapace de l’insecte, créant des projections bleutées sur les fines poutres et les énormes plaques métalliques. La sculpture possédait un prodigieux rubis en guise d’œil, au centre de ce qui pouvait lui servir de front. Loin derrière le monstre, qui rappelait à Alita les redoutables Araknees quoique de formes moins humanoïde, elle avisa une bulle de verre au centre de laquelle, reposant dans le vide, trônait un fourreau de sabre plus sombre que les abysses. Derrière elles, les immenses battants se refermèrent sans un bruit.
Alita s’assit à terre pour se délester de Kreshka qui respirait à présent avec difficulté. Elle souffla un moment. Elle avait bien envie de fumer mais sa pipe et ses herbes avaient complètement disparu, emporté par la lame de fond. Elle les regrettait avec une certaine amertume. Elle essaya de sortir la Tashline de son inconscience mais elle devinait, avec une pointe de tristesse que la foudroyante maladie avait eu raison d’elle. Néanmoins, elle savait qu’il y avait de pire endroit pour mourir. La respiration saccadée de Kreshka faisait de petites volutes de fumée dans l’atmosphère froide et immobile de la sphère. Alita se saisit de son piolet pour mettre fin à la pitoyable souffrance de la Tashline, ressentant une pointe acide de tristesse lui percer le sternum et lui piquer les yeux.
Elle avait levé très haut la pointe aiguisée lorsqu’un craquement d’une pureté surnaturelle l’arrêta dans son élan. Un fin filet de lumière rougeâtre fila droit sur la Tashline pour pénétrer dans son cerveau et l’achever. Alita eut à peine le temps de se demander ce qui venait de se passer qu’un fracas plus puissant répondit à toutes ses interrogations. Elle tourna sa tête, apercevant la mante géante foncer vers elle, ses pattes ravisseuses de devant hérissées de pointes noires redoutablement aiguisées dressées pour l’agripper.
Alita, qui pensait avoir survécu à pas mal d’horreur et de douleur resta abasourdie un petit moment. Elle ne put bouger que trop tard, reculant maladroitement pour venir cogner sur la dépouille de Kreshka. Elle tomba à terre, devant le gigantesque monstre. La chose leva ses deux énormes pinces ornées de coutelas et les planta dans le sol, perçant l’étrange pierre iridescente. Les armes naturelles encadraient la tête de la vampire qui lâcha son petit piolet, une arme qui lui parut bien dérisoire. L’œil rubis brillait légèrement. Les mandibules du monstre s’ouvrirent pour laisser passer de fins filament qui foncèrent sur une Alita paralysée. Elle sentit les minces tubulures s’enfoncer dans sa peau sans pouvoir faire un seul geste. Les piqûres durèrent quelques longues secondes puis, aussi rapidement, les filaments furent enfermés dans les mandibules. Les énormes pattes s’arrachèrent du sol qui se reconstitua automatiquement. La créature frotta alors ses deux membres l’un contre l’autre et une voix stridulante métallique, causant dans une langue totalement hermétique à Alita résonna dans la bulle de métal.
« Vous êtes une descendante d’Artémis. Vous devez rentrer en possession de sa Mémoire. Est-ce que vous comprenez ?
- Qu’est ce que… Je ne comprends rien à ce que vous dites. »
Trop surprise d’entendre l’étrange voix crissante du titanesque arthropode, Alita venait de parler dans sa langue maternelle. La créature parut interloquée. Elle dodelina de la tête et son œil unique brilla un peu plus fort. Puis elle frotta à nouveau ses deux pattes de devant l’une contre l’autre.
« Je suis Polyphème.  Je garde la Mémoire de maîtresse Artémis dans cette lame pour que ses descendants se souviennent. Cette Mémoire vous appartient, me comprenez-vous ? »
Alita eut un temps d’adaptation pour réussir à saisir les paroles stridulées par le monstre. On aurait dit sa propre langue, si ce n’est qu’elle ne parvenait pas à reconnaître la prononciation de certains kanjis. Le monstre avait des difficultés à parler correctement le Wampëse, la langue des vampires des terres marécageuses. Alita se releva lentement, jugeant les mouvements de la chose qui la tenait dans la ligne de mire de son unique œil aux multiples facettes hexagonales.
« Vous… Vous arrivez à parler le Wampëse ! Par Hadès! Qu’êtes vous ?
- Je suis Polyphème, un artefact semis synthétique conçut par Poseïdon pour être le gardien de la Mémoire d’Artémis aux traits meurtriers.
- Je suis Alita Nédérada. Qu’est ce que vous m’avez fait ? Devons-nous nous affronter ?
- Non. J’ai pris des… Petits morceaux de votre corps. Je suis en mesure de vous révéler que vous appartenez à la descendance d’Artémis, d’après les calculs de votre ADN/ARN.
- Que… Je ne suis pas la fille de… D’une foutue divinité qui n’existe pas ! Pourquoi avez-vous tué Kreshka ? »
Alita pointa le doigt en direction du cadavre froid. Elle bouillonnait d’une rage qu’elle se sentait incapable de diriger contre le monstre. Nul doute qu’elle aurait perdu le combat face à ce titan dont la chitine était plus solide que l’acier. Les pattes ravisseuses aux multiples coutelas luisaient au-dessus d’elle. Elle eut la vision de sa tête broyée par ces énormes pièges dentés. Elle avait perdu l’assaut avant même que le combat ne commence. Il ne lui restait que le dialogue…
« Elle a été contaminée par un nano-virus provenant d’une mémoire en fer vivant. La maladie s’était déjà étendue dans tout son organisme. Elle était pratiquement morte. Si vous me l’aviez plus tôt j’aurais pu lui injecter des nano-controlers pour juguler l’infection, tout comme je l’ai fait pour vous.
- Kreshka… Vous ne pouviez pas la soigner…
- Négatif. De plus, elle vous avait infecté. Cependant j’ai pu corriger ce problème. Vous êtes désormais immunisée.
- Vous m’en voyez ravie. »
Alita resta un instant abasourdie, la créature ne semblait nullement hostile à son encontre mais elle parlait en utilisant des mots par moments incompréhensibles, même par des magus de haut niveau. Elle prit le temps de réfléchir, cherchant les bonnes questions à poser à cette étrange créature. Elle avait également remarqué que ce Polyphème s’adaptait à sa langue au fur et à mesure de leurs dialogues. Il paraissait boire ses mots et ses intonations pour les singer de manière habile.
« Euh…Est-ce que… Je ne comprends strictement rien à ce que vous me racontez. Qu’est ce que vous voulez de moi au juste.
- Rien. Je dois vous remettre la « Mémoire d’Artémis ». Et vous mettre en garde.
- Attendez ! Vous avez peut-être dit que je serais une « descendante » de la déesse Artémis par mon euh…ADN, c’est ça, mais je ne comprends strictement rien à ce que tout cela signifie. Pour autant que je sache, les Dieux n’existent que pour enrichir les Prêtres.
- Votre parenté, pour essayer de rendre le concept assimilable étant donné qu’apparemment beaucoup de connaissance vous font défaut, s’étend sur plus de XXXX générations. Ce n’est qu’une estimation. De plus, un champ de distorsion temporel/probabiliste vous entoure et ceci est la preuve que vous appartenez au sang de la Déesse.
- Un champs de…Qu’est ce que ça signifie bon sang. Vous êtes encore plus difficile à déchiffrer qu’un Tashline.
- Il faut que vous preniez ce qui vous est dû. »
Polyphème s’avança vers la bulle de verre, suivie par une Alita en proie à une réflexion si intense qu’elle lui causait des mots de tête extrêmes. Ils s’arrêtèrent près de la sphère translucide qui flottait dans l’air. Alita observa un instant son étrange guide. Elle se demandait ce qu’elle devait faire.
« Et je suis censée faire quoi euh…Polyphème ?
- Vous pouvez prendre la « Mémoire ».
- Peut-être que vous n’y voyiez rien avec votre fichu œil, alors je vous explique cette fois, cette boule est totalement fermée.
- Vous ne comprenez pas ?
- Non et ça me mets de plus en plus de mauvaise humeur d’être prise pour une conne. Alors que faut-il que je fasse ?
- La structure vous laissera passer. Elle est connectée à mes capteurs sensoriels et vous pouvez la traverser.
- Bon. Je suppose que je ne peux pas partir sans.
- Je suis incapable de vous forcer. Je ne suis pas programmé pour attaquer les humains ou toutes formes de créatures possédant un certain quotient d’unités psychiques. Si je m’abaissais à de telles actions, des neurones suicidaires mourraient, entraînant ma mort cérébrale rapidement.
- Vous avez pourtant tenté de m’attaquer, il y a quelques instants.
- Je craignais que vous ne vous débattiez, ce qui aurait compliqué les tests préalables. J’ai choisi de vous surprendre.
- Et Kreshka ? Vous l’avez froidement abattu. Vous êtes pire que moi.
- Son cerveau avait cessé de fonctionner. Le virus maintenait le corps actif mais elle n’était plus. Je ne l’ai pas tué, j’ai seulement neutralisé la maladie qui imitait la vie. Je suis programmé pour faire face à ce problème, ce qui explique mon aspect. Je peux supprimer les… Esclaves… Du Fer-Vivant.
- Vous avez réponse à tout hein ?
- Non, pas à tout mais il est vrai que mes connaissances sont beaucoup plus étendues que les vôtres.
- Vous êtes singulièrement agaçant ! »
Alita prit une profonde inspiration avant de toucher la surface translucide avec ses mains gantées de blanc. Elle eut un sursaut nerveux lorsque ses doigts s’enfoncèrent dans une substance gélatineuse. Elle grimaça un peu de dégoût. Ses mains se saisirent lentement de la longue tige de bois noir, gênée par la substance poisseuse. Elle reçut comme une forte décharge électrique au contact de la poignée. Elle ne put le voir, occupée à encaisser le choc qui avait affolé son cœur mais pendant une brève minute, des heures pour elle, sa peau se transformant en une masse de nerfs irrités, des écritures cunéiformes coururent sur son épiderme avant de s’effacer rapidement.
Elle resta prostrée un moment, emportée par de brèves hallucinations décrivant des endroits impossibles, des lieux bizarres remplies d’énormes maisons de verre et de véhicule sans chevaux. Elle aperçut un monde d’immenses cavernes qui s’effaça aussitôt. Des hommes à ailes de chauves-souris la survolèrent puis ce chaos de voix, d’odeurs et de sons se dissipa. Elle se retrouva au dessus de la sphère, les deux mains crispées sur la « Mémoire ». Sa respiration haletante se réverbérait dans l’immense salle vide. Elle cria et arracha le bâton noir à la sphère. Aussitôt ses mains sorties du liquide, celui-ci redevint dur comme du diamant.
« Qu’est ce que c’était…
- Je suis incapable de le savoir dit Polyphème. La « Mémoire » a réagi avec vous. Je ne sais ce qu’elle a pu vous dire. »
Alita observa l’objet oblong, le tournant dans la luminosité blafarde. Elle tira sur l’extrémité qui ressemblait le plus à une poignée, surprise par le petit cliquetis. Elle commença à tirer une longue lame, parfaite, forgé dans un étrange acier bleuté. Des nervures d’un magnifique bleu cobalt sinuaient le long de la lame. La « Mémoire » n’était rien d’autres que le plus parfait katana qu’Alita ait tenu entre ses mains. La « Mémoire » constituait l’essence même du sabre. Alita fit jouer un moment la lame dans l’air, fasciné par sa pureté. L’objet pesait à peu près le même poids qu’une plume de faucon. Elle rangea la lame mais éprouva aussi soudainement une soif de sang brutale qui lui assécha immédiatement le palais. Elle crut entendre une petite voix stridente à l’arrière de sa tête, réclamant sa nourriture mais elle outrepassa cette étrange sensation, très désagréable.
« Les « Mémoires » sont toutes des armes ? Alita se souvenait de la lame de Dowd.
- Elles se sont cristallisées ainsi. Le corps des divinités devait être empli de nano-techs et du parasite du Fer-Vivant pour accélérer les fréquences de réactions et ainsi acquérir la possibilité de combattre Kronos entre les cordes dimensionnelles ou dans l’espace replié. Après la guerre contre le Titan, les divinités se sont dilués, ne laissant que leurs parasites derrière eux, sous une forme cristallisée capables de stockés les données.
- Euh, les cordes dimen…Je ne comprends pas ce dont vous parlez. Pourriez-vous vous en tenir à un discours concret ? Si j’ai compris, il y a autant de « Mémoire » qu’il y a de dieux ?
- Excusez-moi, j’oublie que votre niveau technologique a dû fortement baisser depuis mon long sommeil. Pour répondre à cette simple questions, en théorie, oui. Il y a autant de « Mémoire » que de Dieux. Et les enfants des Dieux peuvent, par ces « Mémoires » hériter des mémoires générationnelles de leurs lignées ainsi que des capacités de voyage entre les cordes.
- Bon, oublions ces putains de voyages entre les « cordes ». J’ai besoin de sommeil. »
Alita se déplaça vers un coin d’ombres pour s’y terrer, une brume de fatigue pesait avec insistances sur ses épaules. Elle ne voulait plus réfléchir aux étranges énigmes de son étonnant interlocuteur. L’immense silhouette se pencha au-dessus d’elle. Alita leva à peine ses yeux pleins d’épuisement sur la tête triangulaire de l’insecte.
« Je dois toujours vous avertir. Il y a quelques détails important que vous devez connaître.
- Vous ne pouvez pas me les dire après quelques petites heures de sommeil, le temps pour moi de récupérer d’une satanée ascension. Est-ce que vous pouvez me rendre ce fichu service.
- Bien sûr. Cependant puis-je vous signaler qu’étant donnée votre nature, cet endroit est près à réagir pour rendre votre séjour plus agréable.
- Encore une foutue énigme. Je suis fatiguée, foutez-moi la paix.
- Ce sera l’affaire d’un instant, si vous me le permettez. Il suffit d’appliquer votre paume nue sur le sol et de désirer ce dont vous avez besoin, ce neuro-revêtement réagira avec votre système nerveux.
- Mais il fait redoutablement froid.
- Essayez…
- Foutez-moi la paix pendant un petit moment si ça ne marche pas. J’ai désespérément besoin de faire le point.
- Bien sûr mais tous les système sont opérationnels, cela devrait fonctionner.
- Bon, voyons, je veux de l’eau, un bon vieux futon et une température légèrement moins extrême. »
Alita retira les gants blancs de la combinaison de seconde peau. Elle appliqua ses mains sur la pierre. Elle craignit que sa peau resta collée à la pierre tant celle-ci était froide mais à peine son souhait mental émis, une onde passa dans sa tête, silencieuse et invisible et pourtant bien présente. Alita n’aurait pas su définir cette sensation, elle agissait comme une augmentation de son champs de perception. Elle ressentait les impressions de la roche, une conscience extrêmement lente du temps. Elle regarda autour d’elle. La surface se réchauffa doucement, faisant fondre les glaces. Sous elle, le sol se fit plus moelleux, prenant une consistance dont elle se souvenait bien. Un verre émergea lentement de la surface qui absorbait par de nombreuses porosités l’eau de la fonte des glaces pour la redistribuer dans le verre d’eau.
Alita, abasourdie d’être en aussi peu de temps devenue une magus, étancha sa soif. Ses yeux tombèrent sur le cadavre de Kreshka. Avant de descendre chez Morphée, elle décida de faire rapidement quelque chose.
Elle reprit le contact avec la pierre vive. Le cadavre roide de sa malheureuse amie fut enseveli sous une épaisse couche de pierre. Alita se remémora le plus fidèlement possible les traits vivants de la Tashline. Elle ordonna à la pierre de faire pousser une stèle en son honneur. Comme une plante, la statue ce forma à partir de lianes et de branchages blanchâtres s’entremêlant en une étrange danse. Juste devant les pieds de la petite Tashline de pierre vive, une épitaphe s’imprima en creux. Alita ne s’imaginait pas que l’ensemble de l’œuvre funéraire allait lui drainer autant de force. Elle bascula en arrière, la demi sphère tourbillonnant autour d’elle. Elle s’engloutit dans un profond sommeil. Elle ne rêva pas, à son grand soulagement.
A son réveil, un matin pâle et gris pesait sur la petite île. Les chutes de cendres s’étaient faites moins abondantes. Alita s’étira et un immense bâillement lui décrocha la mâchoire, révélant ses deux crochets à venins, dont l’un d’eux, plus petit, repoussaient après sa violente ablation. Polyphème fit grincer les articulation chitineuses de son corps, se tournant vers Alita. Elle se leva lentement, s’étirant. Elle regarda le monstre en posant sa main sur la surface sensible.
« Excusez-moi, est ce que vous pouvez tourner votre œil unique dans une autre direction.
- Ah ! J’oubliais que vous autres êtres de chairs êtes honteux de vos fonctions excrétrices. Cela fait très longtemps que je n’ai plus eu d’interlocuteurs constitué entièrement de chairs.
- Oui, et puis allez à Hadès pendant un moment. »
Le monstre dandina en faisant volte-face, ses longues pattes noires griffant la surface. Alita fit disparaître le petit mur, elle s’habituait en peu de temps à ce système bizarre. Se sentant plus à l’aise, elle alla vers l’insecte géant.
« Me voilà, vous vouliez encore me donner le vertige avec vos paroles à demis compréhensibles alors finissons-en avec ce supplice.
- Bien. Vous devez absolument savoir que la « Mémoire d’Artémis » n’est pas pensée comme une arme. Si vous vous défendez avec cette lame, assurez-vous de toujours tuer votre adversaire. Sinon la maladie se développera dans son organisme. Le Fer-Vivant l’utilisera ensuite comme un pantin pour se fournir en…chair, pour exprimer les choses clairement. Avez-vous compris ?
- Euh…Oui. »
Alita songea de nouveau au sabre de Dowd. Où cet enfoiré avait-il déniché une arme pareille ? Elle savait qu’elle devait le tuer, maintenant qu’elle possédait du répondant.
« La seconde choses la plus importante à savoir à mon avis, qui n’est celui que d’une machine semi organique, c’est que les « Mémoires », celle-ci en particulier ont besoin de carburant pour fonctionner. Elles aspirent les nutriments par les veines qui couvrent leurs surfaces et peuvent alors déployer toutes leurs capacités, à condition que le possesseur, vous en l’occurrence, puisse décoder les lignes de codes de sécurité.
- Des lignes de codes… ?
- Exactement.
- Ce que vous dites n’a aucun sens.
- Dans tous les sens cette lame vit. Elle a besoin de se nourrir. Vous comprenez ?
- Oui. C’est votre charabia de magus que je ne parviens pas à saisir.
- Selon-vous de quoi peut se nourrir cette « Mémoire » ? Tout comme vous, ses synapses ont besoin de sang. Si elle n’est pas alimentée suffisamment, elle se nourrira sur vous.
- QUOI ?!?
- Laissez-moi finir. Ce n’est qu’a nu que la « Mémoire » a besoin d’hémoglobine. Lorsqu’elle dort dans sa coquille protectrice, son fourreau si vous préférez, elle est maintenue dans un état de stase ou toutes ses fonctions temporelles ; probabilistes et cognitives sont réduites à zéro. Il en est de même pour la maladie parasitaire qu’elle engendre. Comprenez bien que les « Mémoires » sont à la base des parasites neuraux.
- Eh merde. Décidément, Athropos a l’œil aveugle un peu trop rivée sur mon humble personne.
- Ne craignez rien, il suffit de percer les lignes de codes pour connaître toutes les subtilités de l’objet. De plus par votre nature quelque peu altérée, vous êtes une des rares personnes à pouvoir déchiffrer…
- Polyphème, je dois revendre cette « Mémoire ». Quoiqu’elle fasse, une fois de retour à Hämbarg, elle passe dans d’autres mains pour un bon paquet de drachmes. Je me forgerai une autre lame, plus tard…
- Quel dommage. Celle-ci vous revenait on ne peut plus légitimement.
- En effet ! Tant mieux pour moi aussi. Bon, mon cher Polyphème, voudriez-vous me rendre un petit service ? Tout en parlant, Alita coinça la « Mémoire » dans sa ceinture de cuir. Venir jusqu’à vous n’a pas été de tout repos et euh…Ma fois, les mantes religieuses ont habituellement des ailes.
- Je vois où vous voulez en venir. Je peux bien vous rendre ce service, mais il faut que vous sachiez que je ne peux pas sortir de l’île. Ma programmation électro-génétique est ainsi faite.
- Vous multipliez les paradoxes dit Alita à voix basse, Polyphème, fils de Poséïdon. Votre aspect fait de vous un guerrier mais pourtant vous ne pouvez pas attaquer vos ennemis. Vous êtes doté d’ailes géantes mais vous ne pouvez fuir votre prison…Quel genre de créature êtes-vous réellement ?
- Et vous-même ? Quels buts recherchez-vous. Il est nécessaire d’avoir quelques motivations fortes pour grimper jusqu’ici avec un cadavre sur le dos.
- C’est mon problème. Et si vous vous décidiez à descendre au lieu de parler pour ne rien dire.
- Cela fait longtemps que je n’ai plus de visiteurs. La conversation est un des rares plaisirs que j’éprouve.
- Ce n’est pas mon cas. Si vous voulez, il y a d’autres personnes en bas. Je suis sûre qu’elles seraient…Disons ravi de vous tenir compagnie. »

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