01.04.2009

Les Charognards des Mers 10

Où notre Barbare s'aperçoit qu'il est confronté à l'homme le plus pervers ayant jamais sillonné les mers.

 

 

Jôkanés et Clômborot.

Mokr reprit conscience avec la réalité avec une effroyable migraine. Les bouffées d’air froid facilitaient la diffusion de la douleur sous son crâne. On l’avait étendu sans son Ecraseur dans un hamac, à l’endroit ou l’équipage prenait ses rares heures de repos. Il ne savait pas combien de temps il était resté inconscient. Il avait quasiment tout oublié de son combat contre la vampire. Il cracha à terre, mais les images fugaces parsemant sa mémoire demeurèrent aussi vaseuses. Un atroce goût d’ammoniac se répandait dans toute sa bouche. Le navire avait apparemment repris sa route et de faibles rais de lumière grise passaient au travers des rainures du pont. Sa main transpercée avait été bandée et ne saignait plus. Il avait néanmoins des difficultés à fermer le point ou à bouger ses doigts. Il se redressa, grimaçant lorsqu’une douleur aigue traversa son bras gauche. Dans la pénombre, il vit un petit trou suintant de sang mêlé à de la lymphe. Il aperçut, dans la plaie, comme une épine translucide. Il creusa un peu le trou avec ses gros doigts, essayant de maintenir la douleur hors de sa conscience. Il se saisit de la grosse écharde. Il délogea un crochet de kératine recourbé, trempé par son sang. Il se souvint très vaguement de son combat, de la morsure hargneuse de la vampire. Il essuya l’objet avec un chiffon qu’il trouva sur une solive au dessus de sa tête.
Il se releva. Ses vêtements avaient été disposés sur une poutre basse. Il les enfila, glissant dans une de ses poches la dent de la vampire. Il avisa un flacon d’alcool appartenant à un matelot dont il dévissa le capuchon. Il versa l’âcre liqueur sur la plaie béante. Le liquide acide lui fit serrer les dents. Une fois cette désinfection sauvage faite, il monta le long du petit escalier dont les planches craquèrent sous ses pas.
Le ciel avait la couleur des rocailles du château familial. Un nuage bas de cendre retenait les faibles rayons d’un soleil laiteux, faisant régner une presque nuit sur le bâtiment éprouvé par ses récentes tribulations. Poussé par un vent fort de sud-ouest, « l’Espadon », malgré ses avaries, fendait majestueuse une mer noire. Des esclaves mélangés aux survivants de l’éruption volcanique étaient montés sur les voiles pour tenter de les rapiécer. Partout on colmatait des impacts de pierres brûlantes projetées par la fureur d’Héphaïstos. Mokr allait s’engager dans la soute où reposait son armure lorsqu’il entendit une voix joyeuse l’interpeller. Mokr se retourna pour voir le capitaine s’avancer vers lui. Un grand sourire de joie fendait la figure du tatoué, révélant ses dents triangulaires. Il portait une fourrure sombre tiré de la peau d’un ours continental. Son épée était ceinte à son côté.
« Quelle nuit nous avons passé, Mokr. Un duel et une éruption volcanique. Quel plaisir. De plus j’ai eu les renseignements que j’attendais. Pas de Banshie bien sûr, mais selon certaines légendes, la « Mémoire » nous attend sur une des petites îles de cet atoll pourri. Nous allons toutes les faire.
- Tant mieux dit Mokr. Plus tôt ce voyage se terminera, mieux je me sentirais.
- Je pourrais prendre ses paroles pour une insulte et vous faire jeter par-dessus bord mais je suis dans un jour vaste. Nous allons bientôt écraser Banshie et sa clique. Après cette vague, ça m’étonnerait qu’il reste quelque chose de cette pauvre fille et de son pitoyable équipage.
- Alors je n’ai plus rien à faire.
- On ne sait jamais. A propos, je vous interdis de vous en prendre à cette vampire. Le cas échéant, occupez-vous de Banshie.
- Et pourquoi ?
- Je veux vraiment montrer à cette petite catin que je suis le maître. Elle a réussi à m’humilier devant mes hommes. Je veux lui faire endurer toutes les couleurs de la souffrance. Sa tête doit apparaître au bout de la Scie.
- Vous faites ce qui vous chante.
- Mais j’y compte bien, mercenaire. Venez. Il faut que nous discutions. Clômborot veux vous voir séance tenante. »
Dowd entoura de ses bras les larges épaules de Mokr. Il riait tout seul en fixant le sol. De temps à autre Mokr surprenait une petite phrase s’échappant de sa gorge, comme un rot non contrôlé. Sa main gauche, libre, caressait de temps à autre le pommeau de l’épée.
« Oui, comme elle le mérite. Tu auras la vie de l’immortelle, ne t’en fais pas ma toute belle »
Mokr rentra dans la petite cabine du capitaine. Les intempéries avaient jeté à terre toutes sortes d’objets. On marchait sur des reliefs de sculptures, des poteries saccagées, des cartes marines et de cassettes pleine de drachmes or. Autour d’une table que l’on avait relevée, Mokr aperçut à la faible lueur d’une lampe à huile de Kraken le visage parcheminé de Clômborot avec à ses côtés Jôkanés. Il serra les poings, essayant de ralentir la coulée de fureur qui envahissait son sang, menaçant de faire basculer le monde dans la dimension de la fureur rouge. Dowd devina la tension du Hyksos et s’installa à la table, juste devant lui.
« Je voulais profiter de ma bonne humeur pour régler ce petit malentendu. Vous comprenez j’espère que nous ne pouvons pas priver ce brave Clômborot de sa voix, étant donnée les services qu’il nous rend.
- Je pensai que vous vouliez tuer cette fille dit Mokr d’un ton acide. Et d’ailleurs qu’est ce qu’elle fout encore ici, Jôkanés ?
- Vous préfériez qu’elle ait grillé vif sur Ölonaërk ? demanda Jôkanés avec la voix grave de Clômborot »
Cette transformation vocale fit frissonner Mokr qui commençait à comprendre à quel point le Magus exerçait un mystérieux charme sur ses nombreux esclaves, dont Jôkanés. Il ravala ses paroles pleines de rancœur. Il devait absolument essayer d’arracher cette pauvre épave aux mains du vieux malade.
« Mon idée était de t’éloigner de Clômborot dit Mokr. Après tout, tu l’avais trahi pour rejoindre Banshie et Dowd menaçait de te tuer. »
Dowd fit entendre un grand rire. Il se leva pour continuer de ricaner librement, les accents sinistres de sa joie morbide hérissant les rares poils du Hyksos. Il ne supportait pas le son strident du rire de mauvaise augure du capitaine.
« Vous avez raison Mokr. Je voulais vraiment étrangler cette petite sotte avec ses intestins pour la livrer aux requins mais votre intervention m’a épargné ces soucis. Il n’appartient qu’à Clômborot de régler ses problèmes avec cette fille. Après tout, il l’a sauvé des marchands d’esclaves. »
Mokr se souvenait bien de s’être battu contre ce Hyksos, Croc-Blanc. Comment ce vulgaire combattant qui ne possédait de toute évidence ni son entraînement, ni sa force avait pu le mettre hors combat ? Il avait été poussé par une force invisible, du vent. Il ne se souvenait que de ce détail. Connaissant les pouvoirs de Clômborot depuis son récent tour de force, cette histoire le démangea singulièrement pendant la suite de l’entretien.
« J’ai été obligé de la racheter continuait Clômborot. Des esclaves de cette beauté et de cette qualité coûtent très cher. Une chance que les soudards ne ce soient pas amusés avec elle.
- Une chance en effet dit Mokr. Elle ne méritait pas un tel traitement. Parce que je suppose que vous prenez soin d’elle ?
- Elle ne reçoit aucun ordre auquel elle ne souhaite se soumettre. Vous pouvez-lui demander.
- Comment saurai-je si c’est vous ou elle qui répond ? »
Un rire secoua les épaules de Jôkanés. Elle porta sur Mokr un regard fixe. Ses yeux bleus transpirèrent d’une épouvante intolérable. L’étincelle d’horreur ne dura qu’une fraction de seconde. Les yeux de la fille redevinrent blêmes, comme ceux d’un mort.
« Vous ne pouvez pas le savoir. C’est toute la beauté de la chose. Un sourire torve tordit la face de Jôkanés, le sourire de l’insupportable vieillard.
- Vous me faites perdre mon temps dit Mokr. Je vais y aller. Il foudroya du regard Clômborot.
- Je crains que notre affaire ne soit pas tout à fait en ordre dit Dowd. Je m’interroge, qu’est ce que vous voulez faire Mokr, une fois cette « Mémoire » en notre possession ? Clômborot est tout à fait près à vous « céder » cette esclave, très obéissante, contre votre part du butin. Qu’est que vous en pensez ? Je sais que vous n’avez guère de sympathie pour notre bienfaiteur mais il n’est pas un mauvais bougre. Il vous pardonne les offenses faîtes et garde même en vie cette petite garce. Est-ce que vous concluez cette affaire ? »
Mis dans une position de choix détestable, Mokr se prit un moment la tête entre les mains, pressant la peau de son crâne pour faire partir le voile rouge qui envahissait de plus en plus sa vision. Des replis graisseux naquirent sur le sommet de sa tête, se transformant en montagne sous l’action de ses mains. Les rares petits poils craquaient et crissaient sous le massage lent de ses paumes. Il réussit à tenir la crise de rage à distance, une sueur rance se dégageant sur sa peau pour le refroidir au-delà du supportable au contact du vent. Il pensait à la cause du véritable roi des Terres Froides pour laquelle il s’était fait mercenaire mais la détresse immense de Jôkanés se superposait à cet objectif en une vision horrible. De plus en plus, Mokr haïssait les magus, se demandant si ses crises n’allaient pas se déclencher systématiquement à la vision de l’un de ces monstres se permettant tout.
Il lui semblait que même les guerriers ne faisaient qu’obéir à cette peu recommandable caste. Les magus formaient un groupe horripilant possédant entre leurs mains les fils de la marionnette nommée humanité. Les aristocrates et les konseillers boursouflés par leurs orgueils n’avaient pas autant de pouvoir. Il se promit intérieurement de décapiter Clômborot avant la fin du voyage, d’empailler sa tête et de l’offrir à ce salopard de comte d’Armitar avant de le trancher en deux. Il réussit à contenir le hurlement de rage qui lui brûlait la gorge pour relever la tête, heurtant les yeux noirs et le sourire moqueur de Clômborot. Mokr lui renvoya son rictus avec des arrières pensées particulièrement violentes qui faisaient un peu palpiter le voile rouge à la lisière de son champ de vision.
« Soit. J’accepte ce que vous me proposez magus Clômborot.
- Merveilleux s’exclama Dowd en avalant d’un trait son alcool. Je suis étonné par votre sens de l’honneur, Mokr. Vous êtes décidément un grand guerrier. Je serais honoré de vous voir rejoindre, de manière définitive notre petite communauté.
- Je me dois d’honorer le contrat qui me lie à vous Dowd, ni plus ni moins dit Mokr.»
Dowd éclata de rire puis envoya la flasque presque vide exploser contre un coin de la pièce délabrée, ajoutant au chaos des lieux.
« Par les Dieux, qu’on nous apporte un grand repas. J’ai faim et les libations n’ont pas encore été faites ! Mokr, vous restez !!
- Si vous permettez dit Jôkanés, nous avons encore à faire.
- Faites, maître Clômborot. Si vous trouvez ces satanés esclaves, dites leurs que leur maître a faim et qu’il reçoit. Si les plats n’arrivent pas maintenant, je les débite pour les donner en pâture aux requins !
- Mercenaire, sommes-nous d’accord ? dit Jôkanés avec la voix de Clômborot. »
Clômborot tendait sa main tremblante et arthritique en direction de Mokr. Le gigantesque Hyksos se leva pour serrer la main du vieillard. Ce faisant, Mokr serra graduellement et lentement les os fragiles du magus. Son sourire devant de plus en plus rayonnant à mesure que les faibles articulations grinçaient. Le visage de Clômborot passa par toutes les couleurs de la souffrance. Mokr résista à la tentation de lui briser tous les os comme de vulgaires branchages. Il attendit d’atteindre le point de limite pendant quelques longues secondes de douleurs pour le magus qui tentait de résister à l’intolérable pression de cette immense pogne. Enfin le Hyksos relâcha son emprise, laissant Clômborot secouer sa main rouge et paralysée pour quelques temps. Jôkanés se porta au secours de son bourreau avec une diligence zélée, l’aidant à passer le seuil exigu de la cabine du capitaine.
Mokr s’assit pour faire face à Dowd, le visage fermé. De toute façon, il savait que le capitaine n’avait besoin que d’une oreille, même inattentive pour écouter ses délires grandiloquents, pourtant l’annonce de Dowd surprit un peu le Hyksos.
« Mokr, je sais que vous en ferez grand cas, peut-être me trouverez vous un peu de prestige, d’honneur si je vous dis que je suis tombée amoureux. »
En effet, le Hyksos ne parvenait pas à croire le capitaine pirate dans ce domaine. Il prit la nouvelle flasque que Dowd avait posée devant lui. Le Capitaine ouvrit en rotant son insupportable monologue.
« Quelle vision extatique que cette ribaude immortelle. Par les Dieux, elle m’a pris en traître et humiliée devant mes hommes. Je suis sûre qu’elle a échappé à la vague et au souffle de feu. Elle m’attend, vous entendez mon cher Hyksos. Vous l’avez combattu et elle vous a presque échappée. Je l’ai vu dans ses yeux, elle a la même cruauté que moi. A deux nous fendrons les corps et les mers. Je la convaincrai de me suivre et nous inonderons ce monde de sang. Voyez-vous Hyksos, j’ai connu beaucoup de putains mais très peu qui exhale la haine et le mal comme celle-ci. Bien sûr Banshie est très capable mais elle ne lui arrive pas à la cheville. La plupart de femelles sont des êtres viles et faibles. Elles croient en leur courage lorsque vous les rouez de coups alors que ce n’est que pitoyable masochisme. Le masochisme est la philosophie des êtres faibles, qui méritent qu’on leurs piétinent la face pour faire jaillir le jus de la cervelle par les orbites ! Je les étriperais tous ! Regardez-les, combien furent-elles à venir s’écraser sous mes poings d’aciers. Elles ont hurlé, pleuré lorsque je les ai frappé en faisant gicler toutes leurs dents. Il m’est arrivé, il y a très longtemps, d’asperger d’acide ma femme infidèle. Croyez-vous que la petite salope ait cherché une quelconque revanche ? Bien sûr que non !! Elle a confessé son misérable crime, pathétique putain !! Elle aurait pu engager quelqu’un de plus fort pour me tuer !! Elle ne l’a jamais fait et puis ensuite, qui voudrait d’un monstre dégoulinant de pus et de vers sous sa couche ? Personne en vérité. J’ai mis fin à ses comiques jérémiades ! Après, elles me sont toutes devenues sirupeuses et dégueulasses, louvoyant pour s’emparer de la force de l’Homme mais n’agissant jamais de leur putain de propre chef !!! J’étais si écoeuré de ces petites gens courbant l’échine lorsque j’ai trouvé la Scie….Et enfin, mon long voyage me fait heurter de plein fouet une âme sœur aussi forte que moi, aussi puissante et immortelle. Par les Dieux, nous allons nous entredéchirer en forniquant comme des bêtes. Elle me rendra mes coups aux centuples et je sais que je pourrais sans crainte la tuer, elle reviendra…. »
Le capitaine passa le reste du dîner à délirer dans un registre similaire, parfois il violait la vampire ou d’autres fois il détruisait les continents connus en sa compagnie. Mokr répondait par des grognements évasifs, se contentant de dévorer les mets que des esclaves tremblants de trouille apportaient. Après des crises de rage, le Hyksos était toujours pris d’une fringale homérique qu’il devait satisfaire rapidement sous peine de souffrir d’une intense fatigue. Il pouvait, dans ces conditions particulières, engloutir beaucoup plus de nourriture que d’autres Hyksos. Bientôt le rythme des paroles de Dowd se fit plus ténu pour enfin se diluer totalement dans un borborygme glaireux. Assommé par plus de quatre flasques d’Excthär, un alcool Hyksos foudroyant, Dowd sombra dans un coma éthylique total. Mokr profita de cette aubaine pour fausser compagnie au pirate et rejoindre dans la cale sa précieuse armure.
Le discours misogyne du pirate avait dérangé quelque chose dans ses tripes. Par certains côtés cela ressemblait un peu trop aux sentences de son maître d’armes. Il ne cessait de décrire à ses disciples les femmes sous des atours odieux. Pour ce qu’il en savait, c'est-à-dire bien peu, Mokr trouvait les femmes intrigantes, inquiétantes et parfois irritantes. Son jugement pouvait changer puisqu’il n’était sorti du temple d’Arès que depuis seulement deux ans. Sa vie de criminel recherché ne lui avait pas laissé le temps de nouer des relations autres qu’utilitaires.
Mokr alluma une lampe à huile de Kraken et sortit de son sac les ustensiles pour entretenir les articulations fragiles de son armure. Il commença à les graisser avec soin lorsque des petits pas attirèrent son attention. Jôkanés se rapprocha de lui. Son regard n’était plus aussi vitreux, ce qui signifiait sûrement que Clômborot avait relâché son étreinte. Elle surveillait le Hyksos depuis le petit escalier, conservant sa forme de silhouette indistincte. Elle attendit un long moment puis elle se rapprocha, ses petits pas fouettant énergiquement les planches pourries du sol. Elle s’arrêta à une tête de la forme colossale du Hyksos penché sur ses bouts de ferrailles. Elle ne dit rien pendant une éternité puis sa main se déplaça et administra à Mokr une baffe sonore.
La joue du Hyksos se mit à lui brûler plus fort que de l’acide, sans qu’il en sût la raison. Les yeux de Jôkanés exprimaient une fureur et une tristesse inextinguible. Elle sortit en silence, laissant Mokr interloqué, ne sachant comment interpréter son geste. Ne se posant pas plus de questions, il retourna à son ouvrage, réalisant au bout de quelques instants que sa vue était brouillée par des gouttes. Il pleurait sans s’en rendre compte.