04.03.2009

Les Charognards des Mers 9

Où notre Héroïne survit à un naufrage pour mieux succomber au rigueurs des climats nordiques.

 

Echouée.

Alita revint à elle avec un mal de crâne atroce. Jamais elle n’avait autant souffert. Son cerveau chauffé au rouge voulait sortir de sa boîte crânienne. Il appuyait sur ses yeux pour les ôter des orbites. Elle voyait flou et ne sut pas s’orienter dans un premier temps. Le vent froid lui signala qu’elle se trouvait toujours aux environs des Terres Froides, mais où exactement ? Ses membres brisés la mettaient à la torture et ses articulations, trop sollicitées durant cet infernal duel hurlaient de souffrance, lui envoyant des piques glacées quant elle essayait de se mettre debout.
Après le duel, tout avait sombré dans un délire atroce ou elle ne sut plus très bien qui avait fait quoi. Elle avait récupéré Kreshka dans un état lamentable. Banshie n’était guère plus fraîche. Elle avait couru vers la petite embarcation pour rejoindre le navire mais elle avait du jouer des lames pour écarter une foule vociférante et haineuse. Le groupe de femme était parvenu à se frayer un chemin dans ce merdier et à rejoindre le « Serpent des Mers », juste avant la catastrophe. Et puis l’immense mur liquide était apparu. Banshie avait ordonné à chacune de s’arrimer ou elle pouvait pendant qu’elle tentait d’user du peu de talent qui lui restait. Au prix de son bras gauche, Banshie avait sauvé leurs vies, créant une protection venteuse autour du navire. Alita avait entrevu la dissolution du membre de la corsaire, se consumant peu à peu pour n’être plus qu’un sarment de carbone. Les forces appelées par Banshie dépassaient en puissance tout ce qu’Alita pouvait imaginer, détournant la course de la nuée ardente. Malheureusement, la douleur qui avait totalement fracassé le corps de Banshie, lui fit perdre conscience trop tôt. Attachée avec une Kreshka à moitié morte, Alita avait entrevu le monstre liquide hurlant, juste avant d’avoir ses poumons noyés par une eau atrocement froide. Puis plus rien.
Le navire avait tenu bon. On ne pouvait pas en dire autant de son équipage puisque la plupart des dames de la mer gisaient sur le pont, manifestement mortes. Certaines avaient eu les membres arrachés par la force du courant. L’une d’elle, la cervelle à moitié arrachée par un débris observait Alita de ses yeux vitreux. Alita tenta un nouvel effort pour se redresser. Hurlante, elle s’arracha à l’étreinte du bois ou elle commençait à se fossiliser. Une plaque de glace s’effrita, lui arrachant des lambeaux de peaux gelés. Elle se redressa lentement, oscillant comme une personne ivre. Elle regarda autour d’elle mais le fantastique paysage ne lui disait absolument rien. Elle grelottait de froid, ses dents s’entrechoquaient et ses mouvements étaient ralentis à l’extrême.
Autour d’elle, les restes du navire n’étaient que désolation. Le bateau avait été drossé contre une énorme montagne de pierre et de glaces dont les deux hautes colonnes, semblables aux dents d’un géant titanesque s’élevaient à plus de mille mètres dans les nuages de plombs. Des cendres noires provenant de l’Eîgdäfellt saupoudraient l’endroit, ajoutant une fine couche de gris sur le manteau neigeux. En bas, Alita pouvait apercevoir une mer déchaînée qui fouettait une côte de glace déchiqueté. Ou que son regard porta, elle ne croisait que des visages morts, mutilés. Certains cadavres étaient transpercés par de mystérieuses flèches de pierre noirâtres. Ces projectiles étaient plantés dans tout le navire. Des cordages rompus étaient pris dans une épaisse gangue de glace. Les voiles déchiquetées, lourdes de stalactites bleus, pendaient lamentablement. Alita s’approcha du bord de l’appareil pour constater que celui-ci reposait en équilibre instable sur une excroissance rocheuse à flanc de montagne. Très loin à l’ouest, le volcan continuait d’expectorer ses vapeurs dans des cieux blafards. Les griffes du froid fouillaient les organes d’Alita, la mettant au supplice.
Elle descendit dans les soutes, renonçant à trouver une âme vivante. Elle ramassa des habits gelés sur des statues de chairs pour remplacer ses hardes. Elle récupéra également un simple sabre qu’elle glissa à sa ceinture. Elle trouva bien quelques lampes à huile de Kraken mais les tonneaux avaient explosé répandant leurs précieux liquide. Tout était détruit. Elle sortit en déblayant des débris de bois d’un énorme trou que le choc de la collision avait creusé dans la coque. Une longue pointe de glace avait transpercé le « Serpent de Mers ». Alita regarda une dernière fois derrière elle. Elle avait ramassé tout ce qu’elle avait pu trouver d’utile, un cordage de deux mètres, une chaîne de un mètre cinquante ainsi que deux bouteilles de gnôle pour se réchauffer. Elle avait gardé ses deux couteaux derrière elle. Ses nouvelles fourrures, à moitié imbibée d’eau froide ne la réchauffaient pas du tout.
Elle marcha dans un vent froid qui la ralentissait considérablement. La glace craquait de manière inquiétante sous ses chaussures, menaçant de l’engloutir dans des abysses bleutés. Elle téta sa bouteille sans y trouver le moindre réconfort, ses entrailles restant désespérément froides. Déjà ses jambes fléchissaient sous les attaques répétées du blizzard. Où que porta son regard elle ne pouvait voir que des roches déchiquetés. Pourtant, plus loin sur sa droite, elle avisa une trouée plus sombre, comme si des arbres avaient poussé dans des cieux aussi peu clément. Elle fut prise d’une quinte de toux qui lui râpa les bronches. Elle cahota vers les « arbres » espérant s’abriter du vent hurlant et des projections de cendres qui diminuait sérieusement sa visibilité. Les vents criaient en se cognant aux pics déchiquetés de l’immense montagne la surplombant. En levant la tête, elle pouvait observer de petites avalanches s’élancer depuis l’arrête plus tranchante que la lame de son défunt sabre.
Au bout d’un long moment, elle arriva enfin à proximité des arbres et put constater que ceux-ci supportaient en guise de fruits de longues pointes de glace. Les branches, comme le tronc était constitué par une forme de granit sombre. Les sinistres sculptures arboricoles s’étendaient en une longue forêt autour du sommet. Derrière elle, Alita put constater que le choc de la vague avait déblayé une partie de la montagne, emportant les mystérieux arbres de pierre. Au moins connaissait-elle la provenance des « flèches » qui avaient transpercé le navire et la plupart de ses membres. Elle s’étonna de ne pas s’être éveillé une fois de plus transpercée de part en part. Elle devait sa survie à son extraordinaire constitution d’immortelle.
Elle avança dans les ténèbres de la canopée pétrifiée pour ne pas se laisser immobiliser définitivement par l’atmosphère glaciale. Déjà, elle ne sentait plus ses doigts emmitouflés dans des bandes de fourrures qu’elle avait taillé grossièrement dans les soutes du navire. Ses doigts de pieds ne répondaient presque plus à ses sollicitations. De profondes balafres lacéraient ses lèvres pâles, suppurant un sang qui gelait rapidement une fois hors du corps. Alita voyait des tâches jaunes, blanches et noires envahir par intermittences son champs de vision. Plus sensible qu’une autre ethnie aux aléas des températures extrêmes, elle savait qu’elle ne pourrait pas survivre longtemps dans ces conditions.
Bientôt, elle aperçut des fantômes pâles venir dans sa directions. Ils se confondaient avec le manteau de neige gelée. Elle tira un de ses couteaux, parvenant à peine à le serrer correctement dans sa poigne glacée. De son autre main, elle absorba un peu de gnôle mais la chaleur de l’alcool ne dura que quelques secondes, s’évaporant comme un mirage. Elle s’apprêtait à faire face aux spectres des moires lorsque sa vision se brouilla de manière définitive. Elle ne se sentit même pas tomber en arrière. Derrière un ridicule collant blanc qui lui emmaillotait tout le corps, Alita put voir Kreshka qui lui disait quelque chose mais la fatigue la tenait dans ses griffes. Elle s’écroula sans parvenir à comprendre les paroles de la Tashline.

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