02.01.2009

La Dame Noire - Le retour de la Vengeance

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Les Charognards des Mers 7.

Je fais la note de Janvier en avance. Voici donc le duel entre nos deux protagonistes... Une séquence pimentée, bien évidemment par du gore et de l'ultraviolence!!

 

La Geste d’Alita.

 

Alita commençait à sentir les effets combinés de l’alcool qu’elle ingurgitait, de la drogue qu’elle tétait via sa pipe et de la fatigue due aux basses températures. Son organisme de vampire subissait une forme d’hypothermie qui engourdissait tous ses muscles. Ses mouvements devenaient plus lents et les battements de son cœur ralentissaient. La cheminée qui ne chauffait que très parcimonieusement la pièce ne parvenait à combattre le vent glacial. Elle basculait dans des rêveries colorées qui à la longue l’avaleraient dans les Tartares.

Elle repensait à sa famille, à leurs domaines s’étendant sur des centaines de kokus. Parmi toutes les filles du clan, elle était la seule avec sa sœur Skali, de cinq ans plus vieilles, à avoir appris en cachette les techniques du sabre. Toutes les deux s’étaient révélées, à la surprise de leur père et de leur frère aîné, particulièrement doué, bien plus que les samouraïs tournant autour du domaine pour demander sa main ou celle de Skali. Néanmoins, une petite dissension se fit déjà jour dans les rapports avec sa sœur. Omya n’en avait qu’après la manipulation du katana, perfectionnant son Batto-jutsu et la technique dites de « la Voie qui tranche », en compagnie de son père. Skali tomba dans l’escarcelle de Berkun, l’aîné, le maître d’arme et le général des ninjas protégeant le daimyo. Elle apprit à utiliser les doubles lames et les chaînes. Ses techniques de combat devinrent sournoises. Elle se révéla une élève si douée qu’elle en remontra aux anciens et à son propre maître.

Bien évidemment, ni Omya et ni Skali ne prenait part aux querelles intestines et aux batailles. Pourtant le sang des deux sœurs bouillonnait. En dehors des heures nocturnes, elles passaient le temps aux activités féminines comme l’art floral ou la couture mais les deux sœurs s’ennuyaient. Parfois, par curiosité ou pour estimer la force de chacune, elles s’étaient affrontées en des combats à l’épée de bois. Omya perdait une fois sur deux contre Skali qui, plus petite qu’elle, utilisait à son avantage son physique en passant sous la garde de sa sœur pour la désarmer et la vaincre. Omya s’était essayée à la technique des « Sabres jumeaux » inventé par Miyamoto Musashi mais sa main droite, plus faible, manquait d’assurance pour saisir les enchaînements.

A cette époque elle ne pensait pas utiliser toutes ces connaissances de manière intensive. Ces entraînements n’étaient qu’un passe-temps, certes inhabituel, en attendant le mariage avec l’un ou l’autre seigneur. Omya était promise au samouraï Kee Misamo. Cet homme lui inspirait un profond dégoût. Comble du déshonneur, elle l’avait vu combattre et il n’aurait pas tenue deux reprises contre elle ou sa sœur. Mais elles devaient obéir pour maintenir l’équilibre des forces entre les domaines voisins et les exigences du shôgun des Ombres.

Omya crut entendre une voix s’infiltrer dans ses bribes de souvenirs. Elle appelait avec insistance son nom de morte. Elle décida d’abord de repousser les cris à l’arrière plan mais des mains se saisirent d’elle et la secouèrent. Elle grommela puis revint peu à peu à la réalité, dans le froid et la puanteur de la taverne minable.

Elle sursauta, ouvrant les yeux sur le visage paniqué d’une des corsaires de Banshie qui hurlait à son oreille. Dans un premier temps elle ne put ouïr que des sons grotesques n’ayant aucune signification. Puis peu à peu les paroles formèrent des mots et des phrases dans une langue qu’elle avait apprise par nécessité mais qui était si éloignée de la sienne qu’il lui fallait redevenir consciente pour comprendre ces paroles. Penchée, presque bouche contre bouche, la petite femme aux cheveux courts, aux yeux verts et à l’oreille droite partiellement coupée lui bavait presque dessus dans son agitation. Elle gesticulait et trépignait en la prenant par le col. La femme portait des vêtements sombres de cuir et des pièces de fourrures.

« IL FAUT QUE TU VIENNES, BANSHIE ET KRESHKA SONT EN DANGERS. T’ES BOURREE OU QUOI. A QUOI TU NOUS SERS ? »

Alita saisit sa main, la repoussa brutalement. Elle se redressa, sa tête tournoyant un peu. Elle regarda la petite femme à la figure sévère d’une quarantaine d’année. Alita connaissait juste son nom car Kreshka lui avait présentés tous les membres de l’équipage. Saüpye observa la vampire reprendre contact avec la réalité sordide qui l’entourait.

« T’as putain de raison Saüpye. J’suis bourrée et ce pays de merde est en train d’avoir ma peau. J’espère que tu ne m’emmerdes pour rien. T’as ramené mon sabre ?

- Je l’ai. Saüpye tendit la lame à Alita qui se sentit plus rassurée au contact de son arme fétiche. Maintenant il faut faire vite car Dowd a coincé notre petite équipe dans les entrepôts. Il menace de torturer Kreshka.

- Bon, un peu de mouvements ça va me réchauffer. »

Alita jeta quelques deniers à terre pour payer ses consommations. Elles sortirent de la bâtisse. En suivant la femme ronde, Alita s’aperçut qu’elle était blessé à l’épaule et que le sang gouttait le long de son bras gauche. Elle passa le sabre à sa ceinture. Saüpye lui fit signe de se planquer contre l’angle d’une intersection après avoir louvoyé dans des dédales insalubres et bancals, croisant des mines patibulaires et des êtres déchus se mourrant dans le blizzard. En face, Alita vit un énorme bâtiment, construit avec du bois de qualité. Les seigneurs qui envoyaient leurs navires à la pêche aux antiquités ne voulaient pas que les entrepôts brûlent ou s’écroulent sur les richesses accumulées. Les membres des différents équipages devaient aussi bénéficier de ravitaillements de qualités. De petites fenêtres brillaient à cinq mètre du sol. Dowd avait placé quelques hommes pour surveiller le coin. Alita en vit deux patrouiller. Elle enfila ses gants de cuir en serrant solidement les lanières autour de ses poignets. Elle n’attendit pas plus longtemps, son sang refroidissant, elle dégaina son katana.

« On devrait guetter le bon mom… »

Saüpye s’arrêta au milieu de sa phrase à moitié chuchotée. La vampire s’avança sans prendre garde de se dissimuler des deux hommes, des brutes épaisses, la lame à nue. Le premier tenait une lourde épée à deux mains et le second se mit en garde avec une hallebarde. Alita brisa la hampe de la hallebarde en deux, tranchant son possesseur. Le sang gicla sur la fourrure blanche de la vampire. Le second adversaire fut plus rapide, administrant un coup d’estoc qu’Alita ne put esquiver. La lame traversa son flanc, pénétrant dans ses reins. L’homme propulsa sa victime empalée contre le mur derrière lui. Alita s’écrasa contre les rondins de bois, répandant son sang. Elle se tordit de douleur, glissant vers le sol. Elle retint sa chute avec son sabre.

L’homme ricana et leva l’épée pour décapiter la vampire lorsque Saüpye sortit de sa cachette, lançant une dague qui s’enfonça dans l’avant bras du guerrier qui haussa à peine ses sourcils broussailleux. Il détourna son attention sur la nouvelle venue, s’avançant avec un sourire cruel plaqué sur sa face camuse. Saüpye tendit vers lui une longue dague courbée à la lame décorée de symboles protecteurs. Le barbare ria, préparant un coup de taille. Saüpye fonça vers lui mais s’arrêta net car une pointe d’une vingtaine de centimètres émergea de la poitrine de l’homme qui se mit à baver une mousse sanglante. Le liquide poisseux goutta sur sa tunique. La lame tourna dans la plaie. L’homme hoqueta, versant sur Saüpye une pluie de vomis et d’hémoglobine. D’un seul coup, la tige d’acier traversa la poitrine puis le visage, les disséquant pour surgir à l’air libre dans une éruption pourpre. La glace et la neige servirent de terreau à l’éclosion de fleurs rouges.

Alita apparut derrière le cadavre du barbare. Elle avait le souffle court, la buée de sa respiration brillait devant Saüpye. Elle grimaça en portant la main à son flanc. La plaie s’était totalement refermée. Les yeux carmins de la vampire luisaient dans la pénombre.

« Tu vois, il faut toujours être sûre que ton adversaire est bien mort. Sinon tu finiras comme ce gros imbécile Saüpye. Bon, ce coup-ci j’ai déssaoulé. Est-ce qu’il y a d’autres hommes de Dowd ici.

- Non je ne crois pas, mais il a du soudoyer les quelques gardes de la ville.

- Je ne crois pas qu’on doive craindre grand-chose de ce côté-là. Reste ici. »

Alita longea le bâtiment. Elle avait l’habitude de prendre des coups depuis qu’elle était sur les routes mais la douleur la surprenait toujours autant. Elle se tint encore un peu le flanc. Elle passa derrière l’entrepôt dont l’entrée faisait face à la mer. L’immense mur recouvert de gel était doté d’une petite porte. Pourvu qu’elle ne soit pas fermée pria intérieurement Alita. Elle prit la poignée froide dans ses mains et poussa. Elle put s’infiltrer silencieusement dans l’immense bâtiment remplit de denrées et d’objets hétéroclites.

L’entrepôt comportait deux étages. On accédait à la plateforme supérieure, cinq mètres plus haut par des échelles grossières. Les planches de la passerelle étaient soutenues par des pilotis épais. Des chaînes descendaient du plafond ou traînaient sur le sol entre des tonneaux et d’énormes étagères. L’éclairage était fourni par des lampes à huiles pendues à des roues d’aciers, loin au-dessus des hommes. On les faisait descendre par tout un système de chaînes et de crémaillères. Les quelques fenêtres étroites ouvertes permettaient à l’air de circuler. Il régnait cependant une ambiance lourde, pauvre en oxygène dans cette grande salle. Alita se glissa dans les ténèbres derrière un pylône porteur.

La scène qui s’offrait à ses yeux focalisa toute sa concentration. Dans le fond, à vingt mètres, trois membres de l’équipage de Banshie gisaient, tranché en deux. Banshie elle-même était enchaînée à une énorme chaise de torture en acier, bâillonnée. Des pointes d’aciers soudées au siège barbare s’enfonçaient dans ses jambes, ses fesses et son dos. Elle laissa son regard glisser sur la vampire sans s’arrêter. Deux hommes de Dowd l’entouraient. Devant Alita, Dowd se laissait aller à un monologue vibrant de mégalomanie. Tenue par quatre autres hommes, Kreshka était mise à genoux, la main gauche posée sur une table d’établi. Des outils reposaient sur le sol, pèle mêle. Deux doigts gisaient déjà à terre et le sang pulsait de la main de la petite tashline qui respirait vite, tentant de combattre la froide souffrance qui irradiait de ses phalanges sectionnées.

Alita dénombra cinq cadavres disséminés dans l’obscurité, dont l’un d’eux était collé près du plafond. Comme si, pensa t-elle, un énorme doigt l’avait aplati tel un vulgaire insecte. La bouillie de viscères, d’os et de sang avait lentement suinté sur le sol. Quelques grumeaux continuaient à tomber, ponctuant le discours de Dowd de petits chocs visqueux. Cela faisait sept hommes à tuer pensa Alita. Contre des guerriers normaux et humains elle l’aurait fait sans problème mais Banshie avait décrit Dowd. Alita savait qu’elle aurait les plus grandes difficultés à combattre le pirate, à moins de faire appel au sang. Cette option demeurait dangereuse. Elle ne vit qu’une manière de briser cette intolérable situation.

Alita retira silencieusement des fourrures. Les lourds vêtements risquaient de ralentir ses mouvements. Elle s’assura de la présence de toutes ses armes, dont ses petits couteaux. Elle prit deux respirations profondes et serra ses doigts autour de la poignée de son fidèle katana frappé aux armes de son clan. La cadeau de son frère pour son premier siècle de vie marquant la fin de son enfance.

« Et bien, petite gouine, on souffre. Tu ferais mieux de me révéler ou se situe le pactole. Ta maîtresse t’as bien dressé mais vois-tu, elle est impuissante face à moi. Je suis le dieu des mers et de la mort et tout ce qui vaut de l’or sur les océans m’appartient. Tu comprends Banshie. Parles et tu épargneras des souffrances à cette boule de poils. Allez, il suffit de reconnaître ma puissance….Enfin, tu donnes à manger à ma Scie et moi je peux continuer longtemps ce petit jeu. Alors, quelle est la direction pour trouver cette putain de « Mémoire » de mes couilles de merde !!! Et puis fait chier... »

La Scie aux dessins ambrés et aux veinules bleus s’abattit sur la main de Kreshka. Deux autres doigts tombèrent à terre et cette fois la tashline hurla d’épouvante, les larmes de douleur jaillissant de ses yeux. Dowd savoura la panique de la petite femme. Il en rit, et les dessins de son torse nu dansèrent comme une mer déchaînée. Ombre silencieuse Alita jaillit des abysses à cette instant dans le dos de Dowd,. Le sabre de la vampire fendit l’air, s’arrêtant prés de la jugulaire du pirate aux dents de requins. Les yeux d’Alita flamboyaient d’éclats pourpres. Dowd s’immobilisa, jetant un rapide coup d’œil sur la face blafarde de la nouvelle venue dont la lame lui chatouillait le cou. Un sourire fit briller ses blanches dents triangulaires. La Scie se planta dans le sol gelé avec un son mate.

« Vous êtes sûrement la mercenaire de Banshie. Elle n’est pas allée chercher n’importe qui à ce que je vois…Une vampire. Une immortelle !! Cette affaire m’amuse au plus haut point. J’en ai la trique.

- Relâchez-les.

- Euh…En effet, je serais incapable de combattre dans cette position. C’est un peu lâche de votre part de m’attaquer par derrière, miss Vampire.

- Rien à foutre. Dites à vos hommes de poser leurs armes et de relâcher ces femmes ou je vous saigne comme un porc.

- Relâchez les ! Tu va me le payer, pétasse blanche »

Les hommes obéirent, rivant des regards angoissés sur leur capitaine. Banshie se débarrassa seule de son bâillon. Elle retrouva son épingle pour la pointer vers les soldats de Dowd, dont Ghérard son fidèle second. Kreshka lâcha un dernier cri. Elle s’éloigna hors de portée de ses bourreaux en tenant sa main mutilée. Alita sentit une bouffée puissante de haine agiter son côté ombrageux. Elle contint le changement, gardant le sabre tendu devant le cou de Dowd. Kreshka trouva des tissus dont elle se servit pour contenir l’hémorragie, les serrant de toutes ses forces sur les plaies. Elle tituba un instant et vomis un peu pour reprendre sa contenance.

« Maintenant reculez beugla Alita à l’intention des soldats de Dowd. Votre capitaine et moi nous avons des comptes à régler. »

Alita allait mettre le sabre sous la glotte du tatoué lorsque la porte arrière s’ouvrit à la stupéfaction de toute l’assistance. Un puissant souffle de vent charria des épines de glaces frappant Alita, la gelant sur place pendant un bref instant. Elle ne put réagir lorsque Mokr se précipita sur elle pour lui empoigner le cou. Il la projeta quatre mètres plus loin. Alita s’écrasa sur les murs de rondins. Son sabre disparut derrière elle, loin dans la pénombre. Deux de ses côtes craquèrent. Elle tomba sur d’énormes étagères, les traversant. Sa cheville gauche se cassa net. Un éclat de bois lui perfora le dos, s’insinuant dans son poumon gauche. Elle revint à elle dans un chaos de planches, de verres et d’objets brisés. Elle se débattit pour se dégager mais déjà la douleur se répandait en elle. Le Hyksos, les yeux injectés de sang, ne lui laissa pas le temps de respirer. Hurlant comme un dément il fonça sur elle, l’Ecraseur brandit. Alita réussit à s’extraire de sa gangue de débris en pleurant toutes les larmes de son corps mais il était déjà trop tard.

L’Ecraseur rencontra le bras gauche d’Alita, brisant les os comme des fétus de paille. Ils sortirent de la chair. Alita hurla. Le monstre se saisit d’elle par le col. Les vêtements craquèrent pendant qu’Alita se sentit projeté de l’autre côté par une puissance titanesque. Elle s’aplatit sur le sol, ses poumons se vidant de leurs airs. Le choc lui froissa quelques muscles dorsaux qui crissèrent. Elle se redressa à quatre pattes, jetant de rapides coups d’œil pour repérer son sabre et évaluer les distances à travers ses larmes. Mokr ne lui donna pas de répit.

Trop vite il bondit sur elle, lui envoyant un coup de pied qui brisa quatre côtes. La vampire s’écrasa deux mètres plus loin. Trois débris osseux déchirèrent les poumons d’Alita. Elle vomit un long jet de sang, tentant de se relever comme un boxeur groggy. Le Hyksos rugit. Il fonça sur son adversaire, la saisissant de son épaule droite pour la compresser contre un poteau qui craqua sous le choc. Le sternum d’Alita explosa. Elle glissa à terre, ne respirant plus. Mokr l’attrapa par les cheveux. Il ouvrit la bouche pour la bouffer lorsqu’une boule de poils lui lacéra le visage, ratant de peu ses yeux vitreux.

Le Hyksos abandonna la Vampire trempée de sang pour faire face à la petite tashline qui lui montrait de petites canines aigues et les griffes translucides de sa main valide. Le géant éclata de rire. Il balança le cadavre d’Alita qui alla s’écrouler deux mètres plus loin dans des étagères pour se concentrer sur la tashline blessée.

Pendant qu’Alita subissait l’attaque du Hyksos berserk, Banshie et Kreshka n’avaient pas perdue leur temp. Un instant d’indécision flotta après l’apparition de Mokr. Banshie en profita, prononçant des paroles incompréhensibles et presque silencieuses. Elle pointa son Epingle vers les soldats de Dowd. Un courant d’air s’éleva, emportant quatre hommes pour les presser contre le plafond ou ils implosèrent. Ghérard s’aplatit à terre pour esquiver le sortilège aérien de la sorcière.

Kreshka, malgré sa main mutilée, fonça vers un de ses tortionnaires en crachant à la manière des chats. Ardënt eut à peine le temps de dégainer sa rapière qu’il sentit comme des petites pointes lui toucher le crâne. Il se retourna pour faire face à l’éclair roux qu’était son adversaire lorsqu’une pression intolérable s’exerça sur son visage dont la structure se déforma d’ignoble manière. D’abord les yeux jaillirent hors des orbites, s’aplatissant contre les murs, puis la tête enfla. La pression intérieure fit saillir les os à l’extérieur de la boule de chair. Le cerveau comprimé gicla par les narines, les oreilles et les orbites. Enfin la tête explosa en un formidable feu d’artifice organique. Dowd rugit, courant sur Kreshka qui esquiva un coup de Scie de justesse.

Ghérard brandit son sabre en direction d’une Banshie épuisée par son tour de magie. Il frappa de taille mais l’épée fine de Banshie contra, glissant sous sa garde pour s’enfoncer dans sa cuisse. Ghérard, grimaçant de douleur, rompit le combat en se reculant, tentant de se défaire de la pointe de l’Epingle qui visait son front avec une obstination bornée. Elle finit par s’enfoncer sous la glotte de Ghérard pour déchirer la moitié de son cou. Le jet artériel expulsa le sang à plus de deux mètres en dehors du corps. Ghérard tenta de freiner l’hémorragie, enfonçant ses doigts dans la plaie ouverte. Le torrent poisseux de sa vie se répandait en une immense rivière sur ses vêtements et son bras. Il se laissa sombrer, glissant doucement vers la neige sale et la terre noire pour s’étendre, tressautant encore un peu avant de se figer.

Banshie se détourna de sa victime pour aviser les événements. Alita se faisait pulvériser par l’Hyksos qui venait d’apparaître ; Dowd pressait une Kreshka exsangue qui avait de plus en plus de difficulté à esquiver les arcs de cercle ambré de la Scie. Banshie fila au secours de sa seconde, la vampire étant immortelle, elle pouvait logiquement se sortir de sa pénible situation. La corsaire se jeta dans la mêlée, sauvant la tête de Kreshka. L’Epingle vibra sous le choc de la Scie. Des étincelles, pâles fleurs de lumière, jaillirent dans l’entrepôt, renforçant les ombres du bazar hétéroclite entourant les duellistes. Kreshka, avisant la pitoyable position de la vampire courut pour lui donner un répit, le dernier.

« Enfin, face à face. Un sourire pleinement satisfait apparut sur les lèvres roses de Dowd. Peut-être que tu vas daigner m’indiquer la direction de mon pactole.

- Tu peux crever, Dowd. Rien que ton existence souille ce monde. Tu es une abomination.

- Tu apprendras à m’aimer. Je vais de défoncer par la blessure que j’aurais ouverte dans ton corps, divine putain !!! »

Dowd se fendit. Banshie esquiva de justesse et les dents tranchantes de la Scie ne lacérèrent que des pièces d’étoffes. La corsaire répliqua par une série d’assaut furieux que Dowd eut les plus grandes difficultés à parer. Mobilisée par la haine, la pointe de l’Epingle cherchait son chemin vers la cervelle ou le cœur du pirate. Par deux fois Banshie effleura sa Némésis, ahanant sous l’effort, zébrant le tatouage de longues lignes sanglantes. Enragé, Dowd fit tournoyer son épée qui siffla. La Scie coupa quelques mèches de la chevelure de feu de Banshie. Un second coup de taille, visant les genoux fut paré dans un éclair. Banshie se glissa alors d’un pas de danse derrière le pirate, s’appuyant contre son dos, dans l’angle mort de son arme.

Mokr battit l’air de son énorme sabre en hurlant comme les âmes damnées des Tartares. La lourde lame s’enfonçant dans le sol, soulevant des petites projections de neige et de terre. Kreshka réussit à sauter en dehors de la trajectoire de l’immense plaque de métal d’un bond fabuleux. En se réceptionnant, elle fut prise d’un vertige qui lui retourna l’estomac. Elle tituba, constatant que le monde s’enfonçait dans un tunnel de plus en plus sombre. Mokr la chargea. Kreshka se sut morte car ses membres en plombs étaient rivés à la terre sans qu’elle puisse les décoller. Un cri de rage attira l’attention du géant. Kreshka, à travers sa vision brouillée vit la résurrection de l’immortelle.

Alita se redressa, repoussant les esquilles et les débris de verres qui l’avaient couvertes. Sa cape et sa chemise, déchirées, dévoilaient un sein d’albâtre couvert de croûte de sang noir. Ses bras mis à nus, striés d’hémoglobine portaient le sabre, le pointant en direction du barbare. Ses cheveux de jais aspirant la lumière révélaient un visage d’où tous traits humains étaient exclus. Le nez avait fondu, se métamorphosant en deux trous longilignes encadrés par des replis de chair. La mâchoire, élargie, s’avançait légèrement en dehors du visage et des écailles blanchâtres autour des orbites donnaient à l’ensemble une forme vaguement ophidienne. Les crochets à venin, translucides, étaient dardés en dehors de la bouche, suintant de poison. Les yeux, instruments de terreur, rougeoyaient comme des braises, illuminant par transparence les os. Les pupilles fendues se rétrécirent encore un peu. Alita parut vouloir aspirer à elle la lumière pour être possédée par Thanatos.

« HEY !! ABRUTI !!! C’EST ICI QUE CA CE PASSE !!! »

Mokr se retourna et hurla, la bouche tordue par un rictus tout aussi bestial que celui d’Alita. Il fit voler l’Ecraseur de ses deux mains et fonça en direction de son nouvel adversaire, sa vision envahit par un filtre rouge. Alita sourit, dardant une langue bifide hors de ses étranges lèvres. Elle courut à son tour sur son ennemi. La pointe de sa lame creusait un fin sillon dans la terre. Elle voulait en finir rapidement avec le berserker. Le prochain coup devait le couper en deux en démarrant par les couilles. Mokr, quoiqu’à demi conscient parvint à anticiper le coup d’Alita. Le katana de la vampire coupait l’air en deux pour créer un étrange piaulement de petite fille terrifiée, « La Voie qui Tranche ». Mokr abattit son énorme masse de métal dans une direction opposé. Le titan d’acier hurla. Il fouetta l’air avant de rencontrer le sabre. Les deux sabres se heurtèrent dans un fracas de fin du monde. Le katana ne put résister à la masse et à l’énergie cinétique de l’Ecraseur. Il éclata en miettes cristallines qui plurent dans tous les coins de l’entrepôt. Alita acheva son geste dans le vide.

La brutalité du choc avait renvoyé les deux ennemis à deux mètres. Chacun était tassés pour amortir la secousse. Mokr se redressa. Il agita son Ecraseur pour exécuter une série de motifs compliqués. Alita, surprise et désemparée fut cueillie par l’arme qui lui éclata le foie et la rate. Arrachée au sol, elle vola un instant pour retomber près d’un tas de tonneaux et de chaînes. Une intense douleur lui engourdissait le ventre. Mokr l’eût très vite rejointe. Elle regarda hâtivement dans son environnement immédiat pour récupérer un semblant d’arme. Elle se saisit d’une lourde chaîne de trois mètres. Le sifflement de l’Ecraseur résonna à ses oreilles. Il augurait sa fin prochaine. Les maillons d’aciers s’enroulèrent autour de la lourde épée dont la masse s’arrêta à quelques centimètres du visage de la vampire qui tissa une boucle autour de la tige d’acier pour la contrôler. Mokr appuyait de toutes ses forces mais Alita ne cédait pas. Elle contenait la puissance inhumaine du berserker avec ses propres ressources. Elle transpirait et respirait fort sous l’intense effort pendant que Mokr ne faiblissait pas, maintenant une pression constante. Alita devait vite se débarrasser de cette force de la nature. Elle frappa le Hyksos au genou droit, le retournant en arrière. La douleur intense qui le fit tressaillir permit à Alita de le désarmer d’une dernière tractions. Elle expédia l’Ecraseur derrière elle.

Mokr s’empara de son pied droit. Il balança la vampire devant lui. Alita atterrit sur ses jambes après une pirouette improvisée. Elle tenait toujours la lourde chaîne. Elle lança la corde métallique en direction du Hyksos qui fut frappé au visage. Le sang jaillit de sa bouche. Il se jeta sur l’impudente mais Alita imprima un mouvement rotatif à la chaîne qui heurta la tempe du Hyksos. Sonné, Mokr recula. Il reçut une grêle de coups rageurs qui tuméfièrent ses membres et son torse. La vampire dansait avec l’acier. Elle l’obligeait à perdre du terrain pour le pousser vers le mur. Mokr tenta un dernier assaut. Il rugit et s’élança pour porter un coup de poing qui devait réduire la tête d’Alita en une marmelade d’os et de chair broyés. Alita le laissa avancer. Elle sauta dessus du Hyksos. Simultanément la chaîne siffla et une boucle fatale s’enroula autour du cou et de la main droite de Mokr, lui coupant la respiration. Alita toucha terre. Elle ne laissa pas respirer le colosse. Elle imprima une forte traction qui entraîna le colosse au sol dans un hurlement de fureur. Elle dégaina son wakizaki de sa main droite, la gauche maintenait la chaîne tendue. La Vampire furieuse bondit pour franchir la distance qui la séparait de la tête de sa victime. La lame aiguisée visait le front de Mokr.

Le barbare, étranglé par les liens qui lui coupaient le souffle, ne put bouger que sa main gauche pour intercepter le coup fatal, la droite s’efforçait de tirer sur les solides anneaux. La lame du wakizaki transperça sa large main qu’il referma sur celle d’Alita pour lui broyer les os. Pris dans l’étau, les fragiles os de la femme se brisèrent. Du sang suinta des phalanges sur le visage de Mokr en une pluie chaude. Alita hurla de douleur, pencha la tête sur le côté et mordit le bras du Hyksos. Elle injecta tout le contenu de ses glandes à venin dans les veines. La froide coulée du poison anesthésia les nerfs du bras. Mokr dégagea d’un coup sa main droite. Son poing serré fracassa le mufle de la vampire, quelques os se rompirent et la liqueur pourpre jaillit à flot.

Alita s’écrasa à terre. Sa bouche l’élançait car elle avait perdu un de ses crocs dans le bras du Hyksos qui se débarrassait de la longue chaîne. Il avança en titubant vers la vampire. Tous deux étaient à bouts. Mokr hurla. Un autre coup cueillit Alita à l’estomac. Elle vomit ses tripes. Le Hyksos se saisit de son crâne et le fracassa contre son genou valide. Alita, dans un sursaut, expédia son pied droit entre les jambes de la montagne de muscle, éclatant ses génitoires. Le géant tituba. Alita reprit son souffle. Ses plaies se refermèrent avec célérité. Sa main broyée se reconstitua. Elle se saisit de ses deux couteaux d’apparats. Elle se prépara à égorger son redoutable adversaire qui grognait. Elle chargea le barbare lorsqu’un craquement titanesque assourdit tous les combattants.

Le sol se déroba sous leurs pieds et tous s’écroulèrent. Les fondations de l’entrepôt vacillèrent et quelques pylônes s’abattirent comme des arbres coupés, entraînant la chute de plusieurs tonnes de matériels.

Banshie et Dowd en étaient arrivés à un nouveau contact par épées interposées. Ils rompirent leur mêlée en s’aplatissant à terre lorsque le rugissement retentit. Dowd vit les fondations de la structure s’effondrer. Son Hérault disparaissait dans un ouragan de poussière. De l’extérieur, en même temps que le vent froid, une intolérable puanteur de soufre et d’œufs pourris se répandait comme une sinistre nouvelle. Banshie échangea avec son adversaire un regard emplit d’une sainte terreur.

« Il faut remettre à plus tard nos joyeuses retrouvailles dit Dowd. L’Eîgdäfellt sort de son sommeil. »

Les Charognards des Mers 6.

La rencontre tant attendue de nos deux héros ou se fait jour le choc des idéologies, avant celui plus prosaïque des lames...

Traquenard à Ölonaërk.

 

Dowd repêcha le corps à moitié dévoré par les poissons de son informatrice. Il sut qu’il avait perdu ses yeux et ses oreilles auprès de l’infâme Vila Banshie. Il enragea longtemps ce soir, d’autant plus que son garde du corps s’échinait à protéger une espionne. Il hurla dans sa cabine, détruisant une partie du mobilier de sa Scie. Un des hommes de l’équipage, s’inquiétant du vacarme vint s’enquérir de l’état de santé de leurs chefs mais celui-ci lui trancha la tête pour apaiser sa frustration. Il s’assit sur le cadavre pour réfléchir à une décision sensée, anticiper les mouvements de Banshie, sa seule piste aboutissant à un pont d’or dont Clômborot était le garant. Il trouva soudain en décortiquant le cadavre. Il ne put s’empêcher de rire de toutes ses dents. Il donna des ordres pour mettre le cap sur Ölonaërk. Il était presque certains qu’il trouverait Banshie à cet endroit, achetant les dernières provisions avant la traversé de la Mer Gelée.

« L’Espadon » plus rapide que la lourde galère de Banshie, zigzagua entre les récifs gelés annonçant l’île des neiges. La température, déjà fraîche, avait cruellement descendue. Le bois du vaisseau grinçait en se rétractant. Les manteaux et les capes des hommes étaient incapables de contenir la main de fer du vent. Tous les matelots grelottaient dés qu’ils cessaient de faire des efforts. Chacun déplaçait d’énormes paquets de cordes, des caisses provenant de la cale pour se réchauffer. On puisait dans les réserves d’alcool à grands coups de louche pour se tenir chaud. L’ivresse et la fatigue entraînèrent des accidents dans les manœuvres. Deux hommes eurent les mains presque coupées par des cordages. Trois matelots passèrent par-dessus bord. Dowd, nageant dans une ivrognerie constante sans perdre de sa superbe, persistait à rester torse nu. Parfois il serrait de sa main droite la poignée de son épée, comme trouver la force de résister aux conditions climatiques. On ne voyait plus l’énorme Hyksos au faciès de monstre que pour les repas. Il s’enterrait dans la cale avec sa prisonnière. En approchant de l’extrémité des Terres Froides, le ciel s’obscurcit et bientôt, il ne régna plus qu’une nuit permanente entrecoupée de quelques heures de crépuscule blafard.

Enfin, au bout de longues semaines de voyage, l’île apparut aux navigateurs, une chiure blanche et noire au milieu de l’océan. Une crotte volcanique déchiquetée recouverte d’une épaisse couche de glace et de neige. Des navires reposaient dans un port aux pontons construit avec le bois de vaisseaux concassés par les récifs acérés. Dowd avait louvoyé entre les dangereuses caillasses grâce aux pouvoirs de Clômborot. Un peu de fumée sortait de la gueule noire du volcan. La neige et la glace avaient fondu près du cratère. Il suffisait que le titan s’ébranlât d’une petite toux pour que les bâtiments miteux de la ville d’Ölonaërk soient emportés par son redoutable souffle comme des fétus de paille. Les nombreux visiteurs ne se préoccupaient pas du monstre de feu, préférant les trafics en tous genres.

Dowd aimait ce port où il se sentait dans son élément. L’Espadon s’arrima à un ponton tremblant. Les hommes débarquèrent avec des soupirs de soulagements. Dowd et son second leurs avaient donné quartier libre pendant quelques jours, le temps de faire les derniers achats pour la pénible traversée qui les attendait. La foule hétéroclite et dangereuse s’écartait de Dowd. Clômborot terrifiait les rustres, peu habitués à fréquenter des magus. Fermant la marche, Mokr escortant la frêle Jôkanés ne passait pas non plus inaperçu. Dépassant en taille le plus grand des Hyksos, affichant un faciès de brute épaisse, il faisait instinctivement fuir les malandrins les plus faibles. Mokr s’éloigna vite de Dowd et de ses plans. Il passa avec Jôkanés dans des boutiques miteuses pour dépenser quelques deniers. Il donna à la jeune fille une fourrure polaire pour récupérer la sienne. Depuis cet événement sur le pont les hommes de Dowd lorgnaient Mokr d’un sale œil. Il était de plus en plus tenté de laisser tomber cette histoire surtout que la protection de Jôkanés exigeait une surveillance constante. Incapable de prendre une décision, il décida d’attendre les ordres de Dowd dans une gargote, en s’enivrant.

Mokr avait préféré laisser son armure solidement arrimée dans la cale. Les basses températures pouvaient souder l’acier sur sa peau. Il devait prendre des précautions en passant un inconfortable costume fait de pièces de cuir cousues. Cet harnachement compressait ses parties sensibles aussi ne l’utilisait-il que rarement. En conséquence il portait une longue fourrure d’ours blanc et un lourd pantalon de cuir prélevé sur un morse carnivore. Son immense épée était accrochée dans son dos, intimidant les gêneurs éventuels. La foule peu fréquentable de l’île n’adressait pas la parole au gigantesque Hyksos et à la demoiselle timide qui le suivait comme son ombre.

Il avisa un bâtiment un peu moins branlant que les autres. L’enseigne à la peinture presque effacée par la rudesse des embruns montrait un volcan en forme de chope. Mokr déchiffra avec quelques efforts l’inscription qui disait : « La Fumée. ». Il pénétra dans l’antre étouffante, observant un instant autour de lui, s’acclimatant à la lourde chaleur d’une cheminée constamment entretenue, à la puanteur des épaves affalées sur des tables de bois grossières. Des gueules cassés l’examinèrent vaguement puis décidèrent de ne pas lui adresser la parole. Le tenancier, un énorme Hyksos à la panse pantagruélique l’examina de son seul œil valide, celui en verre lorgnant le sol de manière grotesque. Il secoua la tête, désapprouvant l’apparition du couple hétéroclite. Mokr s’avança dans l’ombre de la petite salle éclairée par des bougies produisant une fumée grasse qui formait des concrétions de suifs au plafond. Ses pas foulaient un sol spongieux imbibé de neige fondu et de pisse. Caché derrière une poutre pourrie servant de pilier il avisa un étrange duo, discutant à une table. Sa surprise était complète de trouver deux femmes dans ce lieu mal famé.

La première appartenait à la race des tashlines, ce qui rendait la rencontre encore plus étonnante. La deuxième, plus grande, était emmitouflée pour l’occasion dans d’épaisses fourrures de tigres blancs. La tashline portait une cape plus légère. Elle avait l’avantage de pouvoir compter sur sa fourrure naturelle. La femme en face de la fille chat leva un instant la tête. Mokr fut frappé par sa face lunaire. Comme tout le monde, il n’ignorait pas l’existence des vampires, ces redoutables morts-vivants mais il n’en avait jamais rencontré. Les lèvres pâles de l’immortelle esquissèrent un faible sourire désabusé. Puis la tashline se leva et partit en faisant un signe de la main à la vampire qui replongea dans son verre. Pris d’une curiosité morbide, Mokr s’approcha de la table. Pendu à son bras, Jôkanés trembla mais son protecteur jeta sur elle un regard qui se voulait rassurant.

« C’est une vampire. Elle va nous tuer.

- En fait…Il n’y a aucune raison, Jôkanés. Ca lui attirerait des ennuis. J’ai envie de connaître un de ses monstres. »

Mokr s’assit à la table de la vampire qui restait penchée sur son verre de bière au goût de pisse. Elle surprit le Hyksos la regardant à la dérobée et leva sur lui ses yeux violets. Mokr constata que ses cheveux noirs encadraient un visage ovale aux joues rondes, presque avenant excepté sa couleur de craie. Jôkanés s’assit un peu plus loin, hors de portée de la revenante.

« Je peux savoir à qui j’ai affaire ? La vampire avait une voix grave, rendue pâteuse par l’alcool. Elle zézayait un peu. Vous êtes là pour essayer de me tuer ?

- Non. Je ne suis qu’un mercenaire surpris de voir une personne…de votre genre aussi loin de ses terres d’origine. J’étais curieux.

- Vous parlez plutôt bien pour un monstre. Cette table est une vraie foire aux phénomènes, qu’en pensez-vous mademoiselle ? »

Alita attrapa le visage de Jôkanés avant que la jeune fille ait pu faire un geste. Elle serra la tête entre ses doigts sans que Jôkanés, terrifiée, puisse se défaire de l’étreinte. Alita fit un petit sourire sinistre à la jeune fille, comme si elle allait la dévorer d’une seconde à l’autre. On ne devinait aucune humanité dans les yeux violets de la vampire où des nuances de cette couleur ondoyaient.

« Lâchez-moi…Pitié !!

- Vous devriez faire attention à cette miss tarte aux pommes, monsieur le Hyksos. Beaucoup de soudards rôdent ici. »

Alita lâcha la fille avec un geste de dégoût.

« Tu ferais mieux d’aller prendre les ordres auprès d’Aphrodite. Tu es trop faible pour survivre ici, petite. »

La vampire finit son verre, le faisant claquer sur la table vermoulue. Appelé par Mokr, le tenancier distribua une nouvelle tournée. Alita fit la grimace mais elle entama sa seconde tournée.

« Ils n’ont que cet alcool infect ici. Les humains ne savent pas boire avec goût.

- Nous sommes à la limite des civilisations.

- Ce n’est pas une raison. Bon qu’est ce que vous voulez de moi, Hyksos. Comme je vous vois vous pouvez facilement tracer votre chemin. Mais elle par contre…Alita fit un geste en direction de la fille. Les hommes d’ici n’en feront qu’une bouchée. Un sourire cruel tordit son visage.

- Je voulais boire en votre compagnie. Il est rare de croiser des vampires sur ces terres.

- ….

- Je crois que c’est le moment de savoir si c’est une légende.

- Quoi ?

- Les contes disent que vous êtes des morts-vivants, que vous vous transformez en chauve-souris, que vous avez peur de l’ail, ces trucs…. »

Alita demeura stupéfaite un instant, ouvrant des yeux ronds sur le Hyksos et ne sachant que dire. Elle ouvrit la bouche pour répondre mais un fou rire s’empara d’elle, la pliant en deux. Elle s’agrippa à la table. Les vagues d’hilarités dérangeaient les oreilles de Mokr, leurs sons dégageaient une nuance de haine anthracite. Un noyau de colère avait cristallisé pour prendre la forme d’un sombre diamant incrusté dans le cœur de l’immortelle. Des larmes coulèrent des yeux de la vampire. Elle reprit sa contenance au bout d’un long moment. Elle dévisagea un peu mieux son interlocuteur.

« Décidément, c’est la plus grosse connerie que j’ai entendu depuis que j’erre sur ces terres. Vous pourrez vous vantez de m’avoir fait rire Hyksos. Je vais répondre à vôtre question. Non, nous ne sommes pas des morts-vivants où je ne sais quelle autre superstitions humaines. En parlant, Alita foudroya du regard Jôkanés. Voilà, les terres des Grées sont sombres et nous nous sommes adaptés. Ceci explique ma pâleur. Pour le reste, il est vrai que nous vivons beaucoup plus longtemps que les hommes, les Hyksos et les tashlines et que nos blessures guérissent vite mais nous sommes néanmoins vulnérable. Ai-je satisfait vôtre curiosité, Hyksos ?

- C’est une explication comme une autre. Vous semblez connaître beaucoup de choses.

- Nous essayons de faire progresser les connaissances. Notre longévité nous permet de faire de longues recherches. Nos sciences sont supérieures à celle des humains. Nous comprenons même certains textes des anciens. Les magus humains ne nous font pas peur.

- Mais et vous, pourquoi êtes-vous ici ?

- Voilà une question indiscrète. Et vous, Hyksos ?

- Je suis juste un aventurier. On me paye pour l’une ou l’autre chose que les bourgeois, les grands seigneurs ou les konseillers n’osent faire. Je vis librement de mon épée.

- Hmm…Sommes-nous réellement libre, Hyksos ? Vous semblez chercher quelque chose. Cela se lit dans votre regard. Je suis sûre que de nombreuses questions vous hantent et vous empêche de trouver un juste sommeil.

- Ce que je cherche…Je ne sais si je puis vous le dire. Et vous, quelle est votre quête parmi les mortels ?

- ….Ce n’est pas une quête. C’est une noire besogne, la vengeance.

- Intéressant, la vengeance. Cela diminue votre liberté, sauf si je ne me trompe.

- Tout dépend de ce qu’on entend par le terme « liberté », Hyksos. Il est vrai que je m’astreins à pourchasser les fantômes du passé mais je ne refuse jamais d’aller là ou me porte ma curiosité. Je n’ai pas non plus de remords à tuer. Je pourrais boire cette « tarte aux pommes » jusqu’à la lie sans éprouver le moindre chagrin. La liberté naît sur les cendres de la morale. Les relations sociales lient les gens entre eux, comme des maillons d’une solide chaîne d’esclavage. Ce sont des illusions qu’il faut briser pour être enfin libre. Cette liberté absolue inclue le meurtre de sang froid. »

Alita serra si fort le verre de bière qu’elle le fit éclater, répandant le liquide jaunâtre à l’odeur aigre partout sur elle et son grand vis-à-vis. Mokr resta un instant silencieux, considérant cette femme redoutable. Elle venait de lui donner une grande leçon sans le vouloir. Il n’était pas aussi désabusé que la vampire. Il ne pourrait jamais abattre quelqu’un d’innocent. Bien qu’il ait tué, il respectait certains enseignements de son maître d’arme qui proclamaient que seul ceux portant une épée devait mourir par l’épée. Porter une arme impliquait un autre mode de vie, en marge du reste de la société. On recherchait la mort dans les duels et les batailles mais on ne devait jamais tuer gratuitement des gens ne possédant pas de maîtrise martiale. Mokr se demandait si la vampire avait déjà franchi ce seuil.

« Vous avez tué des innocents. »

Alita ricana, s’enfonçant dans les ténèbres de la taverne. Seuls ses yeux ressortaient, brillant comme des joyaux. Une douleur secrète et profonde traversa le rire moqueur, comme une comptine acide. Alita retirait lentement les éclats de verres de sa main droite. Elle lécha les perles de sang puis rapprocha son visage de celui du Hyksos.

« J’ai perdu mon honneur et mon nom depuis bien longtemps, Hyksos. Qu’ai-je à faire à présent des codes moraux ? Si je veux exécuter mes sordides desseins, je dois me nourrir de ténèbres. Oui, j’ai déjà tué pour survivre, voire par plaisir. Mais croyez-moi Hyksos, la vie et la mort de ces stupides mammifères n’à aucune importance. Nos actes n’ont aucune importance, sauf celles que nous leurs donnons. Ni plus, ni moins.

- Je ne pourrais pas partager ce point de vue. Je crois que je vais devoir vous laisser, je suis peut-être plus idéaliste que vous mais je pense que nous pouvons vivre dans un monde uni.

- Alors faites vos libations à cela, Hyksos, et peut-être que les dieux qui n’existent pas vous exauceront. »

Mokr versa négligemment quelques pièces pour payer sa consommation et sortit, Jokanés sur ses talons. Ils traversèrent des venelles étroites empestant les remugles de poissons et de sueurs humaines, circulant entre des épaules de Hyksos et d’humains aux yeux étroits, aux visages tordus par l’avidité. Mokr se rendait vers « l’Espadon » pour retrouver Dowd. Il se demandait s’il ne ferait pas mieux de trouver une autre mission pour escorter Jôkanés loin des menaces du pirate et de Clômborot, cet insupportable étron humain. Ils passèrent dans des passages illuminés de lampes rouges, croisant des prostituées illégales fardées de sang par les lampions colorés. Les femmes dégageaient d’écoeurantes odeurs de parfums rances. Leurs beautés passées tournaient au cauchemar de replis de chairs, de seins graisseux, de visage maquillé pour travestir les croûtes de quelques maladies vénériennes.

« J’ai cru qu’elle allait me tuer dit au bout d’un moment Jôkanés. Je n’avais jamais rencontré de vampire avant. Ce sont des monstres.

- Non. Ils sont différents et nous ne pouvons les comprendre parce qu’ils vivent plus longtemps que nous. Nous ne la reverrons plus Jôkanés, ne t’inquiète pas. Je vais te sortir d’ici. »

Mokr venait de prendre sa décision. Il fit demi-tour pour se diriger vers le marché, une petite place emplie de boue noire ou l’on pouvait trouver toutes sortes d’occupations pour des hommes maniant les armes avec dextérité. Il réalisa cependant qu’il se perdait dans ces petites allées de murs de bois bancals, commençant à s’énerver en tournant en rond. Ils aboutirent dans une nouvelle ruelle de sang presque vide. Quelques ombres se replièrent vers des bâtiments en voie de putréfaction avec des mouvements saccadés. Des torches surgirent à l’autre bout de la rue. Mokr dénombra six hommes convergeant vers lui et Jôkanés. Des visages terreux surveillaient depuis des volets entr’ouverts la confrontation. Les flammes révélèrent le visage barbu d’un Hyksos en fourrure, aux longs cheveux roux. Aux côtés de sa ceinture il portait deux courtes haches d’armes. Le reste du groupe demeurait dans les ténèbres, des ombres indistinctes brandissant des épées. Mokr mit la main sur la poignée de son Ecraseur, le dégainant pour cogner la terre. Le choc de l’arme intimida un peu les bandits mais le chef demeura imperturbable. De nombreuses cicatrices traçaient un complexe dessin sur le visage tavelé du Hyksos.

« Je suis Croc-Blanc, fils de Thrâck le Noble, le chef des sept magnifiques. On veut la fille. Vendez-là, et j’vous laisse la vie sauve.

- Elle n’est pas à vendre dit Mokr. Passez votre chemin ou vos femmes pleureront votre mort, Croc-Blanc.

- Ce n’est qu’une humaine. Vous pouvez la vendre et en tirer un bon prix en plus. C’est mieux que d’avoir le crâne éclaté, non ?

- Je l’ai prise sous ma protection et je ne brise jamais un serment. Il en va de mon honneur.

- Honneur ? C’est vous qui dites ça, Mokr, le traître.

- Vous me connaissez. Bien ! Ca va simplifier les choses, soit vous me foutez la paix, soit je vous arrache les tripes et j’étrangle les imbéciles qui vous suivent avec.

- Le père qui a engrossé ta catin de mère est un putain de Vamp… »

Mokr fit voler l’Ecraseur. Croc-Blanc dégaina ses deux haches et para le coup descendant en croisant les deux cognées pour bloquer les mouvements du lourd sabre. Le choc des armes retentit dans la rue, répandant des étincelles aux alentours. Les rares passants coururent ou se réfugièrent dans leurs maigres bicoques. Mokr poussa de toutes ses forces, faisant céder petit à petit la résistance de Croc-Blanc.

« Laissez-moi régler ça dit Croc-Blanc à ses hommes qui s’apprêtaient à en découdre. C’est une affaire qui se règle entre Hyksos. »

Mokr réussit à dégager son arme d’un mouvement latérale qui brisa le poignet droit de Croc-Blanc, envoyant une de ses haches gicler derrière lui. Le puissant Hyksos fit tournoyer l’épée autour de lui, obligeant Croc-Blanc à se reculer pour esquiver. En reculant, Croc-Blanc butta sur un obstacle, Tombant aux pieds de Mokr qui hurla en faisant chuter la lame vers le crâne de son ennemi. Il allait pulvériser Croc-Blanc lorsqu’une bourrasque violente le déséquilibra, le catapultant à travers le mur d’une maison miteuse. Mokr traversa le bois, propulsé en ligne droite pour s’écraser contre un rocher, de l’autre côté de la maison dont les occupants, nus, furent suffoqués par le vent polaire qui mordit immédiatement leur peau. La tête de Mokr s’écrasa sur la roche. Le sang gicla de sa tempe. Il s’écroula, sonné. Sa main droite se crispait encore sur son épée.

Les hommes de Croc-Blanc furent emportés par le souffle qui laboura les bâtisses, emportant des toits et des débris. Deux baraques proches furent arrachées du sol avec leurs occupants. Jôkanés tomba sur son derrière, giflé par la force colossale du vent et la mitraille de cristaux de glace qui lacérèrent son corps, certains s’enfonçant dans sa chair. Elle hurla de terreur en connaissant la provenance de ce souffle glacial, souhaitant se retrouver en Hadès car elle venait de perdre son protecteur. De l’autre côté de la rue, s’avançant lentement, Clômborot la toisait, la regardant ramper pour se relever. Croc-Blanc se redressa péniblement, se tenant son poignet fracturé.

« Vous, monsieur, vous venez d’interrompre un important comb… »

Croc-Blanc recula d’horreur devant le visage et la gorge débordante de fils et de machines du Magus qui sortit de sous son imposante toge noire un sac de drachmes or bien rempli et un parchemin. Il le tendit à Croc-Blanc qui se saisit de sa main valide du papier. Il le donna à son acolyte, le Malin, le seul homme du groupe sachant lire. Le Malin hocha la tête.

« Cet homme veut nous acheter cette fille pour cent drachmes or. »

Le Hyksos ne mit pas longtemps à réfléchir. La jeune fille se jeta aux bottes du vieillard, les lécha. Sur le visage envahit par l’arborescence métallique de Clômborot, un pâle sourire de satisfaction purement perverse naquit. Croc-Blanc sentit une vague froide de répugnance le saisir à la vue de cette scène. Clômborot, aux bouts de quelques minutes de ce petit manège repoussa la fille d’un coup de pied négligeant, lui fendant la lèvre supérieure en deux. Jôkanés se releva en miaulant presque, étouffant ses larmes de douleurs et d’humiliation. Entouré par les bandits, Clômborot s’approcha du guerrier étendu, traversant la maison en ruine sans accorder un regard au couple qui se blottissait en grelottant près d’un feu mourant. Jôkanés suivait le magus timidement, ses yeux tournés vers le sol. Croc-Blanc observa le magus. Il se décida à prendre la parole.

« Vous voulez que je l’achève ?

- Non. Jôkanés venait de parler, redevenant la Voix de Clômborot. Nous avons encore besoin de lui. »

Clômborot sortit une petite aiguille d’une poche et il se pencha sur Mokr.

 

 

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