02.01.2009

Les Charognards des Mers 6.

La rencontre tant attendue de nos deux héros ou se fait jour le choc des idéologies, avant celui plus prosaïque des lames...

Traquenard à Ölonaërk.

 

Dowd repêcha le corps à moitié dévoré par les poissons de son informatrice. Il sut qu’il avait perdu ses yeux et ses oreilles auprès de l’infâme Vila Banshie. Il enragea longtemps ce soir, d’autant plus que son garde du corps s’échinait à protéger une espionne. Il hurla dans sa cabine, détruisant une partie du mobilier de sa Scie. Un des hommes de l’équipage, s’inquiétant du vacarme vint s’enquérir de l’état de santé de leurs chefs mais celui-ci lui trancha la tête pour apaiser sa frustration. Il s’assit sur le cadavre pour réfléchir à une décision sensée, anticiper les mouvements de Banshie, sa seule piste aboutissant à un pont d’or dont Clômborot était le garant. Il trouva soudain en décortiquant le cadavre. Il ne put s’empêcher de rire de toutes ses dents. Il donna des ordres pour mettre le cap sur Ölonaërk. Il était presque certains qu’il trouverait Banshie à cet endroit, achetant les dernières provisions avant la traversé de la Mer Gelée.

« L’Espadon » plus rapide que la lourde galère de Banshie, zigzagua entre les récifs gelés annonçant l’île des neiges. La température, déjà fraîche, avait cruellement descendue. Le bois du vaisseau grinçait en se rétractant. Les manteaux et les capes des hommes étaient incapables de contenir la main de fer du vent. Tous les matelots grelottaient dés qu’ils cessaient de faire des efforts. Chacun déplaçait d’énormes paquets de cordes, des caisses provenant de la cale pour se réchauffer. On puisait dans les réserves d’alcool à grands coups de louche pour se tenir chaud. L’ivresse et la fatigue entraînèrent des accidents dans les manœuvres. Deux hommes eurent les mains presque coupées par des cordages. Trois matelots passèrent par-dessus bord. Dowd, nageant dans une ivrognerie constante sans perdre de sa superbe, persistait à rester torse nu. Parfois il serrait de sa main droite la poignée de son épée, comme trouver la force de résister aux conditions climatiques. On ne voyait plus l’énorme Hyksos au faciès de monstre que pour les repas. Il s’enterrait dans la cale avec sa prisonnière. En approchant de l’extrémité des Terres Froides, le ciel s’obscurcit et bientôt, il ne régna plus qu’une nuit permanente entrecoupée de quelques heures de crépuscule blafard.

Enfin, au bout de longues semaines de voyage, l’île apparut aux navigateurs, une chiure blanche et noire au milieu de l’océan. Une crotte volcanique déchiquetée recouverte d’une épaisse couche de glace et de neige. Des navires reposaient dans un port aux pontons construit avec le bois de vaisseaux concassés par les récifs acérés. Dowd avait louvoyé entre les dangereuses caillasses grâce aux pouvoirs de Clômborot. Un peu de fumée sortait de la gueule noire du volcan. La neige et la glace avaient fondu près du cratère. Il suffisait que le titan s’ébranlât d’une petite toux pour que les bâtiments miteux de la ville d’Ölonaërk soient emportés par son redoutable souffle comme des fétus de paille. Les nombreux visiteurs ne se préoccupaient pas du monstre de feu, préférant les trafics en tous genres.

Dowd aimait ce port où il se sentait dans son élément. L’Espadon s’arrima à un ponton tremblant. Les hommes débarquèrent avec des soupirs de soulagements. Dowd et son second leurs avaient donné quartier libre pendant quelques jours, le temps de faire les derniers achats pour la pénible traversée qui les attendait. La foule hétéroclite et dangereuse s’écartait de Dowd. Clômborot terrifiait les rustres, peu habitués à fréquenter des magus. Fermant la marche, Mokr escortant la frêle Jôkanés ne passait pas non plus inaperçu. Dépassant en taille le plus grand des Hyksos, affichant un faciès de brute épaisse, il faisait instinctivement fuir les malandrins les plus faibles. Mokr s’éloigna vite de Dowd et de ses plans. Il passa avec Jôkanés dans des boutiques miteuses pour dépenser quelques deniers. Il donna à la jeune fille une fourrure polaire pour récupérer la sienne. Depuis cet événement sur le pont les hommes de Dowd lorgnaient Mokr d’un sale œil. Il était de plus en plus tenté de laisser tomber cette histoire surtout que la protection de Jôkanés exigeait une surveillance constante. Incapable de prendre une décision, il décida d’attendre les ordres de Dowd dans une gargote, en s’enivrant.

Mokr avait préféré laisser son armure solidement arrimée dans la cale. Les basses températures pouvaient souder l’acier sur sa peau. Il devait prendre des précautions en passant un inconfortable costume fait de pièces de cuir cousues. Cet harnachement compressait ses parties sensibles aussi ne l’utilisait-il que rarement. En conséquence il portait une longue fourrure d’ours blanc et un lourd pantalon de cuir prélevé sur un morse carnivore. Son immense épée était accrochée dans son dos, intimidant les gêneurs éventuels. La foule peu fréquentable de l’île n’adressait pas la parole au gigantesque Hyksos et à la demoiselle timide qui le suivait comme son ombre.

Il avisa un bâtiment un peu moins branlant que les autres. L’enseigne à la peinture presque effacée par la rudesse des embruns montrait un volcan en forme de chope. Mokr déchiffra avec quelques efforts l’inscription qui disait : « La Fumée. ». Il pénétra dans l’antre étouffante, observant un instant autour de lui, s’acclimatant à la lourde chaleur d’une cheminée constamment entretenue, à la puanteur des épaves affalées sur des tables de bois grossières. Des gueules cassés l’examinèrent vaguement puis décidèrent de ne pas lui adresser la parole. Le tenancier, un énorme Hyksos à la panse pantagruélique l’examina de son seul œil valide, celui en verre lorgnant le sol de manière grotesque. Il secoua la tête, désapprouvant l’apparition du couple hétéroclite. Mokr s’avança dans l’ombre de la petite salle éclairée par des bougies produisant une fumée grasse qui formait des concrétions de suifs au plafond. Ses pas foulaient un sol spongieux imbibé de neige fondu et de pisse. Caché derrière une poutre pourrie servant de pilier il avisa un étrange duo, discutant à une table. Sa surprise était complète de trouver deux femmes dans ce lieu mal famé.

La première appartenait à la race des tashlines, ce qui rendait la rencontre encore plus étonnante. La deuxième, plus grande, était emmitouflée pour l’occasion dans d’épaisses fourrures de tigres blancs. La tashline portait une cape plus légère. Elle avait l’avantage de pouvoir compter sur sa fourrure naturelle. La femme en face de la fille chat leva un instant la tête. Mokr fut frappé par sa face lunaire. Comme tout le monde, il n’ignorait pas l’existence des vampires, ces redoutables morts-vivants mais il n’en avait jamais rencontré. Les lèvres pâles de l’immortelle esquissèrent un faible sourire désabusé. Puis la tashline se leva et partit en faisant un signe de la main à la vampire qui replongea dans son verre. Pris d’une curiosité morbide, Mokr s’approcha de la table. Pendu à son bras, Jôkanés trembla mais son protecteur jeta sur elle un regard qui se voulait rassurant.

« C’est une vampire. Elle va nous tuer.

- En fait…Il n’y a aucune raison, Jôkanés. Ca lui attirerait des ennuis. J’ai envie de connaître un de ses monstres. »

Mokr s’assit à la table de la vampire qui restait penchée sur son verre de bière au goût de pisse. Elle surprit le Hyksos la regardant à la dérobée et leva sur lui ses yeux violets. Mokr constata que ses cheveux noirs encadraient un visage ovale aux joues rondes, presque avenant excepté sa couleur de craie. Jôkanés s’assit un peu plus loin, hors de portée de la revenante.

« Je peux savoir à qui j’ai affaire ? La vampire avait une voix grave, rendue pâteuse par l’alcool. Elle zézayait un peu. Vous êtes là pour essayer de me tuer ?

- Non. Je ne suis qu’un mercenaire surpris de voir une personne…de votre genre aussi loin de ses terres d’origine. J’étais curieux.

- Vous parlez plutôt bien pour un monstre. Cette table est une vraie foire aux phénomènes, qu’en pensez-vous mademoiselle ? »

Alita attrapa le visage de Jôkanés avant que la jeune fille ait pu faire un geste. Elle serra la tête entre ses doigts sans que Jôkanés, terrifiée, puisse se défaire de l’étreinte. Alita fit un petit sourire sinistre à la jeune fille, comme si elle allait la dévorer d’une seconde à l’autre. On ne devinait aucune humanité dans les yeux violets de la vampire où des nuances de cette couleur ondoyaient.

« Lâchez-moi…Pitié !!

- Vous devriez faire attention à cette miss tarte aux pommes, monsieur le Hyksos. Beaucoup de soudards rôdent ici. »

Alita lâcha la fille avec un geste de dégoût.

« Tu ferais mieux d’aller prendre les ordres auprès d’Aphrodite. Tu es trop faible pour survivre ici, petite. »

La vampire finit son verre, le faisant claquer sur la table vermoulue. Appelé par Mokr, le tenancier distribua une nouvelle tournée. Alita fit la grimace mais elle entama sa seconde tournée.

« Ils n’ont que cet alcool infect ici. Les humains ne savent pas boire avec goût.

- Nous sommes à la limite des civilisations.

- Ce n’est pas une raison. Bon qu’est ce que vous voulez de moi, Hyksos. Comme je vous vois vous pouvez facilement tracer votre chemin. Mais elle par contre…Alita fit un geste en direction de la fille. Les hommes d’ici n’en feront qu’une bouchée. Un sourire cruel tordit son visage.

- Je voulais boire en votre compagnie. Il est rare de croiser des vampires sur ces terres.

- ….

- Je crois que c’est le moment de savoir si c’est une légende.

- Quoi ?

- Les contes disent que vous êtes des morts-vivants, que vous vous transformez en chauve-souris, que vous avez peur de l’ail, ces trucs…. »

Alita demeura stupéfaite un instant, ouvrant des yeux ronds sur le Hyksos et ne sachant que dire. Elle ouvrit la bouche pour répondre mais un fou rire s’empara d’elle, la pliant en deux. Elle s’agrippa à la table. Les vagues d’hilarités dérangeaient les oreilles de Mokr, leurs sons dégageaient une nuance de haine anthracite. Un noyau de colère avait cristallisé pour prendre la forme d’un sombre diamant incrusté dans le cœur de l’immortelle. Des larmes coulèrent des yeux de la vampire. Elle reprit sa contenance au bout d’un long moment. Elle dévisagea un peu mieux son interlocuteur.

« Décidément, c’est la plus grosse connerie que j’ai entendu depuis que j’erre sur ces terres. Vous pourrez vous vantez de m’avoir fait rire Hyksos. Je vais répondre à vôtre question. Non, nous ne sommes pas des morts-vivants où je ne sais quelle autre superstitions humaines. En parlant, Alita foudroya du regard Jôkanés. Voilà, les terres des Grées sont sombres et nous nous sommes adaptés. Ceci explique ma pâleur. Pour le reste, il est vrai que nous vivons beaucoup plus longtemps que les hommes, les Hyksos et les tashlines et que nos blessures guérissent vite mais nous sommes néanmoins vulnérable. Ai-je satisfait vôtre curiosité, Hyksos ?

- C’est une explication comme une autre. Vous semblez connaître beaucoup de choses.

- Nous essayons de faire progresser les connaissances. Notre longévité nous permet de faire de longues recherches. Nos sciences sont supérieures à celle des humains. Nous comprenons même certains textes des anciens. Les magus humains ne nous font pas peur.

- Mais et vous, pourquoi êtes-vous ici ?

- Voilà une question indiscrète. Et vous, Hyksos ?

- Je suis juste un aventurier. On me paye pour l’une ou l’autre chose que les bourgeois, les grands seigneurs ou les konseillers n’osent faire. Je vis librement de mon épée.

- Hmm…Sommes-nous réellement libre, Hyksos ? Vous semblez chercher quelque chose. Cela se lit dans votre regard. Je suis sûre que de nombreuses questions vous hantent et vous empêche de trouver un juste sommeil.

- Ce que je cherche…Je ne sais si je puis vous le dire. Et vous, quelle est votre quête parmi les mortels ?

- ….Ce n’est pas une quête. C’est une noire besogne, la vengeance.

- Intéressant, la vengeance. Cela diminue votre liberté, sauf si je ne me trompe.

- Tout dépend de ce qu’on entend par le terme « liberté », Hyksos. Il est vrai que je m’astreins à pourchasser les fantômes du passé mais je ne refuse jamais d’aller là ou me porte ma curiosité. Je n’ai pas non plus de remords à tuer. Je pourrais boire cette « tarte aux pommes » jusqu’à la lie sans éprouver le moindre chagrin. La liberté naît sur les cendres de la morale. Les relations sociales lient les gens entre eux, comme des maillons d’une solide chaîne d’esclavage. Ce sont des illusions qu’il faut briser pour être enfin libre. Cette liberté absolue inclue le meurtre de sang froid. »

Alita serra si fort le verre de bière qu’elle le fit éclater, répandant le liquide jaunâtre à l’odeur aigre partout sur elle et son grand vis-à-vis. Mokr resta un instant silencieux, considérant cette femme redoutable. Elle venait de lui donner une grande leçon sans le vouloir. Il n’était pas aussi désabusé que la vampire. Il ne pourrait jamais abattre quelqu’un d’innocent. Bien qu’il ait tué, il respectait certains enseignements de son maître d’arme qui proclamaient que seul ceux portant une épée devait mourir par l’épée. Porter une arme impliquait un autre mode de vie, en marge du reste de la société. On recherchait la mort dans les duels et les batailles mais on ne devait jamais tuer gratuitement des gens ne possédant pas de maîtrise martiale. Mokr se demandait si la vampire avait déjà franchi ce seuil.

« Vous avez tué des innocents. »

Alita ricana, s’enfonçant dans les ténèbres de la taverne. Seuls ses yeux ressortaient, brillant comme des joyaux. Une douleur secrète et profonde traversa le rire moqueur, comme une comptine acide. Alita retirait lentement les éclats de verres de sa main droite. Elle lécha les perles de sang puis rapprocha son visage de celui du Hyksos.

« J’ai perdu mon honneur et mon nom depuis bien longtemps, Hyksos. Qu’ai-je à faire à présent des codes moraux ? Si je veux exécuter mes sordides desseins, je dois me nourrir de ténèbres. Oui, j’ai déjà tué pour survivre, voire par plaisir. Mais croyez-moi Hyksos, la vie et la mort de ces stupides mammifères n’à aucune importance. Nos actes n’ont aucune importance, sauf celles que nous leurs donnons. Ni plus, ni moins.

- Je ne pourrais pas partager ce point de vue. Je crois que je vais devoir vous laisser, je suis peut-être plus idéaliste que vous mais je pense que nous pouvons vivre dans un monde uni.

- Alors faites vos libations à cela, Hyksos, et peut-être que les dieux qui n’existent pas vous exauceront. »

Mokr versa négligemment quelques pièces pour payer sa consommation et sortit, Jokanés sur ses talons. Ils traversèrent des venelles étroites empestant les remugles de poissons et de sueurs humaines, circulant entre des épaules de Hyksos et d’humains aux yeux étroits, aux visages tordus par l’avidité. Mokr se rendait vers « l’Espadon » pour retrouver Dowd. Il se demandait s’il ne ferait pas mieux de trouver une autre mission pour escorter Jôkanés loin des menaces du pirate et de Clômborot, cet insupportable étron humain. Ils passèrent dans des passages illuminés de lampes rouges, croisant des prostituées illégales fardées de sang par les lampions colorés. Les femmes dégageaient d’écoeurantes odeurs de parfums rances. Leurs beautés passées tournaient au cauchemar de replis de chairs, de seins graisseux, de visage maquillé pour travestir les croûtes de quelques maladies vénériennes.

« J’ai cru qu’elle allait me tuer dit au bout d’un moment Jôkanés. Je n’avais jamais rencontré de vampire avant. Ce sont des monstres.

- Non. Ils sont différents et nous ne pouvons les comprendre parce qu’ils vivent plus longtemps que nous. Nous ne la reverrons plus Jôkanés, ne t’inquiète pas. Je vais te sortir d’ici. »

Mokr venait de prendre sa décision. Il fit demi-tour pour se diriger vers le marché, une petite place emplie de boue noire ou l’on pouvait trouver toutes sortes d’occupations pour des hommes maniant les armes avec dextérité. Il réalisa cependant qu’il se perdait dans ces petites allées de murs de bois bancals, commençant à s’énerver en tournant en rond. Ils aboutirent dans une nouvelle ruelle de sang presque vide. Quelques ombres se replièrent vers des bâtiments en voie de putréfaction avec des mouvements saccadés. Des torches surgirent à l’autre bout de la rue. Mokr dénombra six hommes convergeant vers lui et Jôkanés. Des visages terreux surveillaient depuis des volets entr’ouverts la confrontation. Les flammes révélèrent le visage barbu d’un Hyksos en fourrure, aux longs cheveux roux. Aux côtés de sa ceinture il portait deux courtes haches d’armes. Le reste du groupe demeurait dans les ténèbres, des ombres indistinctes brandissant des épées. Mokr mit la main sur la poignée de son Ecraseur, le dégainant pour cogner la terre. Le choc de l’arme intimida un peu les bandits mais le chef demeura imperturbable. De nombreuses cicatrices traçaient un complexe dessin sur le visage tavelé du Hyksos.

« Je suis Croc-Blanc, fils de Thrâck le Noble, le chef des sept magnifiques. On veut la fille. Vendez-là, et j’vous laisse la vie sauve.

- Elle n’est pas à vendre dit Mokr. Passez votre chemin ou vos femmes pleureront votre mort, Croc-Blanc.

- Ce n’est qu’une humaine. Vous pouvez la vendre et en tirer un bon prix en plus. C’est mieux que d’avoir le crâne éclaté, non ?

- Je l’ai prise sous ma protection et je ne brise jamais un serment. Il en va de mon honneur.

- Honneur ? C’est vous qui dites ça, Mokr, le traître.

- Vous me connaissez. Bien ! Ca va simplifier les choses, soit vous me foutez la paix, soit je vous arrache les tripes et j’étrangle les imbéciles qui vous suivent avec.

- Le père qui a engrossé ta catin de mère est un putain de Vamp… »

Mokr fit voler l’Ecraseur. Croc-Blanc dégaina ses deux haches et para le coup descendant en croisant les deux cognées pour bloquer les mouvements du lourd sabre. Le choc des armes retentit dans la rue, répandant des étincelles aux alentours. Les rares passants coururent ou se réfugièrent dans leurs maigres bicoques. Mokr poussa de toutes ses forces, faisant céder petit à petit la résistance de Croc-Blanc.

« Laissez-moi régler ça dit Croc-Blanc à ses hommes qui s’apprêtaient à en découdre. C’est une affaire qui se règle entre Hyksos. »

Mokr réussit à dégager son arme d’un mouvement latérale qui brisa le poignet droit de Croc-Blanc, envoyant une de ses haches gicler derrière lui. Le puissant Hyksos fit tournoyer l’épée autour de lui, obligeant Croc-Blanc à se reculer pour esquiver. En reculant, Croc-Blanc butta sur un obstacle, Tombant aux pieds de Mokr qui hurla en faisant chuter la lame vers le crâne de son ennemi. Il allait pulvériser Croc-Blanc lorsqu’une bourrasque violente le déséquilibra, le catapultant à travers le mur d’une maison miteuse. Mokr traversa le bois, propulsé en ligne droite pour s’écraser contre un rocher, de l’autre côté de la maison dont les occupants, nus, furent suffoqués par le vent polaire qui mordit immédiatement leur peau. La tête de Mokr s’écrasa sur la roche. Le sang gicla de sa tempe. Il s’écroula, sonné. Sa main droite se crispait encore sur son épée.

Les hommes de Croc-Blanc furent emportés par le souffle qui laboura les bâtisses, emportant des toits et des débris. Deux baraques proches furent arrachées du sol avec leurs occupants. Jôkanés tomba sur son derrière, giflé par la force colossale du vent et la mitraille de cristaux de glace qui lacérèrent son corps, certains s’enfonçant dans sa chair. Elle hurla de terreur en connaissant la provenance de ce souffle glacial, souhaitant se retrouver en Hadès car elle venait de perdre son protecteur. De l’autre côté de la rue, s’avançant lentement, Clômborot la toisait, la regardant ramper pour se relever. Croc-Blanc se redressa péniblement, se tenant son poignet fracturé.

« Vous, monsieur, vous venez d’interrompre un important comb… »

Croc-Blanc recula d’horreur devant le visage et la gorge débordante de fils et de machines du Magus qui sortit de sous son imposante toge noire un sac de drachmes or bien rempli et un parchemin. Il le tendit à Croc-Blanc qui se saisit de sa main valide du papier. Il le donna à son acolyte, le Malin, le seul homme du groupe sachant lire. Le Malin hocha la tête.

« Cet homme veut nous acheter cette fille pour cent drachmes or. »

Le Hyksos ne mit pas longtemps à réfléchir. La jeune fille se jeta aux bottes du vieillard, les lécha. Sur le visage envahit par l’arborescence métallique de Clômborot, un pâle sourire de satisfaction purement perverse naquit. Croc-Blanc sentit une vague froide de répugnance le saisir à la vue de cette scène. Clômborot, aux bouts de quelques minutes de ce petit manège repoussa la fille d’un coup de pied négligeant, lui fendant la lèvre supérieure en deux. Jôkanés se releva en miaulant presque, étouffant ses larmes de douleurs et d’humiliation. Entouré par les bandits, Clômborot s’approcha du guerrier étendu, traversant la maison en ruine sans accorder un regard au couple qui se blottissait en grelottant près d’un feu mourant. Jôkanés suivait le magus timidement, ses yeux tournés vers le sol. Croc-Blanc observa le magus. Il se décida à prendre la parole.

« Vous voulez que je l’achève ?

- Non. Jôkanés venait de parler, redevenant la Voix de Clômborot. Nous avons encore besoin de lui. »

Clômborot sortit une petite aiguille d’une poche et il se pencha sur Mokr.

 

 

Ecrire un commentaire