14.09.2008

Les Charognards du temps 3

 

Voici la suite de notre histoire...

3.

 

Serpent des Mers et conflits ethniques.

 

L’entrée d’Alita à bord du « Serpents des mers » fut très remarquée. Les membres de l’équipage de Banshie se retournèrent sur son passage et le silence se fit. La vampire portait une cape noire dont elle avait remonté la capuche, dissimulant une partie de son visage dans l’obscurité. Ses jambes disparaissaient sous des chausses noires. Les énormes bottes de cuir noir, usées, ne produisaient presque pas de son en frappant le bois. Elle faisait songer à une incarnation de la mortelle Moire du hasard, Athropos. Son long sabre et son wakizaki cliquetait à son côté gauche. Dans le bas de son dos elle avait fixé deux couteaux courts d’appoint dans des fourreaux de bois sombre finement ouvragés. La pâleur extrême du visage de la vampire soulevait des murmures inquiets, des angoisses morbides. Une des femmes marmonna entre ses dents que sa patronne avait employé la Mort en personne pour sa prochaine aventure.

Banshie s’approcha de sa seconde, une petit tashline à la longue chevelure de feu. La chatte siffla en voyant approcher la vampire. Elle porta la main à son sabre mais Banshie s’interposa. Alita, à la vue de la petite sauvage avait caressé la poignée de son sabre, craignant le pire car elle connaissait les tashline et leurs redoutables arts martiaux. Banshie se dirigea vers le gouvernail, invitant Alita à la rejoindre. La centaine de femmes hirsutes rassemblée là convergea son regard multiple sur cette scène surélevée. La Lune blafarde et quelques torches alimentées par de la graisse de Kraken créaient une ambiance solennelle et étrange.

A la gauche de Banshie, Alita examinait chaque visage et l’équipage pouvait observer la différence entre la nouvelle venue et leur capitaine.

Banshie s’habillait de pourpre. Elle avait ouverte sa veste rouge sur une chemise crème. Ses chausses orange descendaient dans des bottes de mambas rouges des côtes Arikaïnes. Elle avait tué elle-même le monstrueux serpent, échappant de peu à sa mortelle morsure grâce à son habileté à l’épée d’estoc. Elle avait fait tanné la peau du reptile, s’offrant ainsi des bottes et deux magnifiques fourreaux pour sa main-gauche et sa fine épée qu’elle nommait « Epingle ». Elle couvrait son abondante chevelure rousse bouclée sous un chapeau à large bord noir. Banshie, non contente de connaître tout de la navigation et d’être une escrimeuse hors norme, agissait souvent comme une mère pour toutes les âmes perdues qui constituaient son équipage, masquant derrière cette amabilité une incroyable violence. Peut-être cette brutalité qui la poussait à écumer les mers en quête des reliques des anciens se devinait-elle à ses rides autour de ses yeux ou aux cernes noirs qui augmentaient le magnétisme presque animal de ses pupilles jaunes. Ces traits associés à un visage osseux effrayaient les hommes. Elle possédait beaucoup de points communs avec la vampire qu’elle avait engagé, bien qu’elle l’ignora. En outre, elle dissimulait aux yeux de tous des dons divins dont elle usait parcimonieusement craignant des ennuis avec la justice du conseil des Magus. Seuls ses plus proches collaboratrices comme la Tashline connaissaient l’étendue réelle de ses pouvoirs.

Elle attendit un moment que toutes ses ouailles se soient tues pour parler. Alita jeta un œil sur la petite tashline à la gauche de Banshie. Elle ne portait pour tout vêtement qu’un pagne et une ceinture autour de la taille. Son regard vert à la pupille verticale dévorait la vampire. Ses seins menus se soulevaient au rythme de sa respiration rapide. Son pelage roux était zébré de lignes noires horizontales irrégulières qui ondulaient comme des serpents à chaque mouvement de ses muscles noueux. Des premières phalanges de la main gauche, la chatte fit jaillir ses griffes translucides aiguisées, les mettant en évidence pour la vampire. Alita répondit à la provocation en faisant légèrement cliqueter son katana. Banshie repéra le manège silencieux de sa seconde et fronça ses sourcils orange. La petite tashline reprit une contenance et ignora pour le moment la vampire, rangeant ses griffes sous leurs cachettes de peau et de graisses.

« Mesdames, vous n’êtes pas sans ignorer que pendant cette longue escale des hauts dignitaires des Terres Froides ont rendu leurs hommage à notre roi Daerthalos. En retour notre souverain a vanté nos états de service et nous voici avec une nouvelle mission à accomplir, non loin des Terres Froides. Nous devons récupérer, je cite notre commanditaire, « La Mémoire des âges passées de la Terre ». Nous serons grassement payées pour cette mission qui comporte trois dangers de taille. Premièrement la localisation de cette vieillerie n’est pas certaine et nous nous embarquons pour un long voyage de recherche. Deuxièmement, selon les légendes, un Gardien surveille notre antiquité et enfin, le capitaine Dowd va également se mettre en chasse et cherchera à nous doubler. Pour assassiner Dowd j’ai engagé une fine lame que voici. Je compte sur votre tenue pour lui faire bon accueil. Et maintenant au boulot !! Nous n’avons pas de temps à perdre. »

Sur cet ordre les membres de l’équipage s’affairèrent sur les immenses voiles. Certaines prirent des balais pour répandre de dernières couches de goudron sur la galère avant le départ nocturne. Dans les cales on donna l’ordre de réveiller les esclaves, des hommes faméliques ayant eu le malheur de s’opposer aux amazones des mers. Banshie se dirigea vers sa cabine, faisant signe à Alita et à la seconde de la suivre. Alita resta quelques instants pour contempler le spectacle du navire, une lourde galère dotée de trois mats. Il était évident que le bois avait souffert des intempéries et des nombreuses aventures mais l’imposant bâtiment ; possédant sur sa proue une sculpture représentant le fameux serpent de mer, gueule ouverte et crocs avant, poussant son terrible hurlement ; conservait son imposante noblesse. Alita s’arracha au spectacle de l’embarquement comme d’une rêverie. Son duel achevé, elle sentait la fatigue lui empoissonner les membres pour les engourdir. Son crâne était empli d’une brume qui l’anesthésiait. Elle luttait contre la torpeur sachant qu’elle devait se méfier de la tashline. Elle passa devant un petit groupe de corsaires qui la foudroyaient du regard en se laissant aller à des commentaires peu reluisant sur sa personne. Alita retint le nom de l’une d’elle, Viane. Son intégration dans l’équipage soulevait déjà des problèmes. Elle ne pouvait pas encore exécuter les femmes qui l’avaient indirectement menacées mais elle se promit d’avoir à l’œil Viane et ses amies afin de leurs régler leurs comptes à la première occasion. Elle passa par la petite ouverture à l’arrière du bateau en se baissant.

La petite pièce se composait d’une table encombrée de babioles que Banshie conservait de ses différents voyages. On y trouvait des vases ébréchés servant de support à des dessins complexes de spirales emmêlées confectionnés à partir de feuille d’or. Des créatures exotiques empaillées se gonflaient d’humidité et pourrissaient. Des armes décoratives prenaient tranquillement la rouille, et de somptueuses tapisseries étaient peu à peu mangées par de monstrueux filaments blancs de moisissures ... A la droite de Banshie, une étagère vomissait des rouleaux de papiers jaunis, de vieilles cartes. Banshie en avait étalée deux sur son bureau encombré. Elle commença à prendre des mesures avec un compas rouillé et une règle aux graduations presque illisibles. Cependant ses mesures préventives n’étaient qu’un rituel car inconsciemment, elle savait la route à suivre. Les étoiles et les vents lui caressant le visage étaient ses guides les plus fiables.

La seconde, assise sur un vieux coffre vomissant des étoffes bleus et pourpres fit la grimace en voyant entrer la vampire. Banshie leva à peine les yeux de son ouvrage et montra de la main à Alita un fauteuil pourri faisant face au bureau. Alita prit place. Elle retint une grimace de dégoût à cause de la légère odeur de décomposition associé aux parfums de la combustion de l’huile de Kraken qui alimentait deux lampes.

« J’ai fait demander qu’on serve un repas copieux pour tout l’équipage car nous partons le plus discrètement possible cette nuit. Je veux esquiver Dowd et son « Espadon », lequel est plus léger et donc plus rapide que cette solide carcasse. J’ai oublié de vous présenter ma seconde, Kreshka. Elle vient, comme vous je crois, des Terre des Grées.

- C’est exact dit Alita. Mais nos peuples sont en conflits.

- Oh oui siffla Kreshka d’une petite voix aigre. Les vampires envahissent nos plaines et nous repoussent vers les étendues mortes et les marais. Nous ne pouvons pas vivre là-bas.

- Je ne suis pour rien dans la guerre que vous fait le Shôgun des Ombres. De plus, comme vous pouvez le constater, si je suis ici car la justice des miens ne m’est pas favorable. Je pense que c’est également votre cas, petite. Il faut être désespérée pour combattre les redoutables hallucinations du Dragon d’Acier. »

Kreshka voulut répliquer mais elle se tue un moment car la vampire avait vu juste. Bien qu’elle abhorrât cette race, elle partageait certaines expériences avec Alita et ce simple fait la mettait mal à l’aise. Alita retira son gant noir et tendit sa main droite vers la petite chatte qui se hérissa un moment avant de considérer la paume tendue. Elle serra la main blanche de la vampire.

« Pendant le temps à bord que vous passerez, je tâcherais d’oublier votre race. Ainsi l’a ordonné Banshie. Une fois le contrat rompu, si nous nous croisons à nouveau, je vous arracherais les yeux, Alita. Cela vous va-t-il Capitaine.

- Parfaitement, et vous Alita ?

- Pourquoi pas. De toute façon je ne vous crains nullement Kreshka. J’ai du répondant.

- Nous verrons si vous arrivez à tuer Dowd. A propos, Kresh, tu ferais bien de dire à notre équipage qu’elles ne reverront plus Yuki. Cette brave fille a essayé de tuer notre bonne amie ici présente. Le combat fut très…rapide. D’ailleurs, je dois ajouter que Yûki était une vampire. Elle vous pourchassait pour je ne sais quel raison Alita.

- Je savais que je ne la sentais pas dit Kreshka. Elle dégageait une odeur de sang.

- Alors, Alita, allez-vous me dire les raisons de cette poursuite sur d’aussi incroyables distances. Je suis sûre que Kreshka est elle aussi très curieuse. Qui est cette Skali ?

- Deux choses dit Alita. Cette affaire ne regarde que moi et ma très chère sœur. Ensuite, votre curiosité pourrait vous coûter très cher. On n’emploie pas des maîtres assassins pour de simples disputes de famille.

- Je vois. D’habitude j’aime connaître l’histoire de mes femmes mais je ferais un exception pour vous. Après tout, vous n’êtes qu’une mercenaire. De toute façon je vous ai convié à dîner pour que nous parlions de notre ennemi plus en détail, Alita. Vous devez savoir certaines choses sur les coutumes de notre répugnant ami… »