22.12.2006

Les joueurs du temps 1.5

Et enfin le destin de notre héroïne rejoint ses aspirations psychanalytiques.

5. 

Alita fut traînée en laisse dans les couloirs froids du château Ormond, escortée par le vagissement de la tempête qui s’épuisait lentement sur les pierres imposantes de l’antique bâtisse. Elle descendit dans les niveaux inférieurs, tournant le long d’un escalier en colimaçon traître. Son escorte prenait d’extrêmes précautions pour éviter de glisser sur les marches rendues glissantes par une humidité poisseuse. Elle surveillait du regard ses cerbères mais ils ne relâchaient pas leur surveillance et frappaient de temps à autre la femme dans l’espoir de la voir tituber dans la spirale sombre. Le guide d’Alita ouvrit une énorme porte de bois vermoulue qui vomit une haleine moisie. Le trio pénétra dans un corridor chichement éclairé par des torches faibles. Les relents de moisi et de vieilles urines saisirent Alita à la gorge. Elle suffoqua dans cette ambiance malsaine. Ils passèrent devant des cages vides. Alita observa des tas de paille pourrir entre les énormes barreaux. Parfois elle croisait le regard de corps en proie à la vermine qui pullulait dans ces cachots insalubres que la lumière du soleil ne venait jamais illuminer.

 

Ils bifurquèrent à droite à un embranchement et ils traversèrent d’autres prisons qui recevaient quelques maigres éclats de lumières. Des hommes en haillon, au regard fiévreux examinèrent la nouvelle arrivante avec des sourires salaces. Alita sentit ses muscles se contracter par réflexes. Elle était avilie par les œillades. Ses geôliers s’arrêtèrent en face d’une cage vide. Ils ôtèrent le collier qui meurtrissait le cou de la vampire qui banda ses muscles pour agir le plus vite possible. L’un des gardes s’aperçut de son changement d’attitude. Il la frappa dans le bas des reins avec la hampe de sa lance. Alita fut projetée dans la cellule par le coup qu’elle reçut. La douleur l’assomma un instant et les portes d’acier se refermèrent sur elle. Elle hurla en se redressant. Les prisonniers faisaient tomber des chapelets d’injures sur ses épaules. Elle se sentit aspirée par une spirale de rage qu’elle ne pouvait exprimer. Elle hurla à s’arracher les cordes vocales. Des larmes acides tombèrent de ses yeux et elle tomba, épuisée, dans l’inconscience.

 

Elle émergea au bout d’une période qu’elle ne sut définir. Elle se ramassa sur la terre grasse qui lui servait de pauvre literie. Ses quelques hardes s’étaient imprégnées de l’odeur et de l’humidité des cachots. Du dehors lui parvenait un mince rayon de lumière. Des voix hurlaient des ordres tandis que des hommes haletaient sous le poids de charges colossales. En tournant ses regards vers les cellules qui l’environnaient, elle constata que presque toutes étaient vides. Elle se demanda pourquoi on ne l’avait pas employé avec les autres prisonniers lorsqu’elle vit un pensionnaire la fixer d’un air farouche. Il n’y avait pas de luxure dans les prunelles du prisonnier. Il jaugeait paisiblement un possible adversaire. L’homme, trapu, court sur patte, se caressait une farouche barbe grise. Ses yeux d’un bleu limpide brillaient dans un visage grêlé par de nombreuses cicatrices. L’homme n’avait presque pas de lèvres et ses sourcils broussailleux semblaient être la seule partie de son anatomie qui pulsait de temps à autre. Il portait un simple pagne sale. Son torse décharné laissé deviner les côtes lourdes qui enfermaient son cœur. Ses bras, malgré une longue période de claustration avaient conservé des muscles secs et noueux.

 

Alita se redressa péniblement et elle s’adossa contre le coin droit de sa cellule. Les tourments de ses derniers jours ne l’avaient guère épargné, toute vampire qu’elle soit. Ses membres étaient encore agités par des tremblements incoercibles. Elle se contenta d’observer son vis à vis sans mot dire. Le soir tomba et la raie de lumière se mit à décliner tandis que les soldats d’Ormond ramenaient les prisonniers fourbus dans les geôles. Alita les regarda passer en tirant les pieds, le dos zébré par les marques sanglantes des coups de fouets. Sa faiblesse la retenait du moindre mouvement et elle dut reconnaître que le brouet infâme qui fut amené devant elle se révéla un excellent remède contre une faim de plus en plus extrême. Elle le goba rapidement et absorba le pichet d’eau croupie qu’on lui avait donné. De l’extérieur lui parvenait des cris et des impressions de mouvement de foule. Alors qu’elle tentait de comprendre dans un demi-sommeil les différentes exclamations, quatre gardes solidement armés apparurent dans le couloir. Deux d’entre eux s’arrêtèrent devant la prison d’Alita tandis que les deux autres libéraient le prisonnier qui n’avait cessé de fixer la vampire.

 

Les hommes ouvrirent sa cellule et lui ordonnèrent de les suivre. Alita eut un léger malaise en se relevant et elle tangua un moment sous l’œil sarcastique du prisonnier qui se dirigeait déjà vers les escaliers. Poussée par les soldats, Alita escalada les escaliers pour émerger dans une petite cours. On la fit entrer avec quelques violences dans un appentis où semblait attendre une énorme masse de muscle de deux mètres au visage cassé. L’homme grogna devant la vampire tandis que le deuxième prisonnier revêtait une cuirasse et se saisissait d’une énorme hache qu’il posa sur son épaule. Il se retourna vers Alita et lui adressa un petit sourire narquois. Le colosse se traîna dans la remise pendant que les gardes détachaient la vampire. Alita ne préféra pas tenter l’impossible. Elle avait une soif de sang intense à combler avant de pouvoir retrouver ses pleines capacités. De plus il lui aurait fallu venir à bout de six hommes, elle n’escomptait pas sur l’aide de son compagnon de cellule dont l’attitude n’avait cessé d’éveiller en elle les pires craintes. Précédé par des effluves nauséabonds de transpiration et d’haleine avarié, le colosse revint vers la vampire pour lui donner une lame, un katana quelque peu rouillé. Il sourit à Alita, révélant des dents noirs et asymétriques plantées dans des gencives gâtées. Les soldats se consultèrent un moment du regard puis ils poussèrent les deux captifs vers la sortie. Alita pesa l’arme dans sa main. Quoique le fil de la lame soit usé, le sabre demeurait bien équilibré et de bonne qualité.

 

Alita contempla un immense mur de rondin derrière lequel un foule rugissait dans le crépuscule. Postés de chaque côté des petites entrées, des soldats en côtes de mailles observaient les détenus et leurs escortes. Ils ouvrirent les portes et Alita se sentit aspiré par une forte odeur de terre sèche et de transpiration. On avait construit ce bâtiment de bois dans la cour intérieur du château Ormond. Quoique déjà affaibli, la lumière du soleil envoyait ses échardes de glace dans les yeux de la vampire. On fit entrer les prisonniers dans un petit corridor. Une fois franchi, Alita se retrouva dans un cercle de sable qui lui parut immense. Des éclats de voix l’assourdirent tandis que des déchets la frappaient. Elle remarqua que quatre portes s’ouvraient sur les murs de l’arène. Ces ouvertures étaient surveillées par des gardes solidement armés d’arcs, d’épées, de lances et d’arbalètes.

 

De nombreuses personnes s’étaient réunies pour assister aux mises à morts organisés par le Seigneur Ormond. Les ruffians aimaient ces spectacles d’arènes ou le sang chaud jaillissait sur le sable. Deux cents spectateurs hurlaient en encourageant ou en insultant les deux candidat pour la boucherie qui venait de faire leurs apparitions. Un petit sourire de satisfaction flotta sur le visage d’Ormond. Sa vampire capturé par le clan de bandits qu’il entretenait provoquait la peur et la fascination dans la foule des privilégiés. Assis à ses côtés, le Comte d’Armitar tripotait les bagues de sa main droite. Il ne semblait prêter aucune attention à l’entrée en scène des deux combattants, se contentant de tousser. Pourtant ces combats étaient le siège d’un enjeu entre Ormond et d’Armitar. Ormond, qui se vantait d’avoir une ménagerie fournit en spécimens redoutables, avaient parié quelques terres avec le Comte qui n’avait pu décliner l’invitation. Malgré les divers désagréments, dont la perte de temps, d’Armitar avait fait le déplacement, emportant avec lui sa propre ménagerie. D’ailleurs, au court de ce séjour trop long au goût d’Armitar, ses spécimens avaient massacré sans pitié les cohortes sous-alimentées de son hôte. Le Comte n’avait même pas eux à faire appel à son redoutable atout. Et maintenant, la vampire d’Ormond faisait face au dément cannibale du Comte. Ormond se leva lentement et fit un signe de ses bras boudinés. La foule se tue et les déchets cessèrent de pleuvoir sur Alita qui serrait de toutes ses forces le manche du katana.

 

« C’est avec une joie non dissimulée que le Comte d’Armitar et nous, Seigneur Ormond nous vous invitons en notre château pour voir s’affronter des malfrats pendant quelques jours festifs. Comme vous pouvez le savoir, les hors-la-loi qui réussiront à passer tous les tours de cette épreuve pourront recouvrer leurs libertés car telle est notre gracieuse volonté. »

 

Ce petit discourt mis hors de voix le Seigneur Ormond. Il tourna ses regards vers les deux duettistes et ne sut quel sentiment éprouver, une joie justifiée ou une froide colère pour l’acte de désobéissance de sa nouvelle acquisition.

 

En comprenant mieux les enjeux de cette bouffonnerie, Alita n’avait pas perdu son temps en vaine attente. L’homme ne cessait de la fixer de ses yeux froids et au milieux de la phrase d’Ormond, Alita lui avait foncé dessus sans prévenir. L’homme qui attendait sagement un ordre quelconque pour commencer le carnage ne sut comment réagir. Elle avait déjà lancé son pied droit entre ses jambes. Le meurtrier eut l’impression de recevoir un éclair dans le bas ventre. Il fut légèrement soulevé du sol. Ses couilles explosèrent et l’homme s’écroula à genoux. Son bassin se brisa avec un petit craquement. Il se tint les génitoires réduites en purée, le flot de sang moussant littéralement entre ses doigts pour abreuver à grand bouillon la terre. Il leva son regard déjà vitreux vers son adversaire mais celle-ci, un sourire mauvais sur ses lèvres exsangues se préparait déjà à le décapiter. D’un parfait revers de lame Alita décolla la tête qui s’écrasa deux mètres plus loin.

 

Elle allait se pencher vers le cadavre qui pouvait encore lui offrir quelques gouttes de sang lorsque les gardes la menacèrent de leurs arcs et arbalètes. Elle se recula, encore trop affaibli pour les affronter. Elle lâcha sa lame tandis que la foule la huait, lui crachait dessus. Elle gronda en son for intérieur et on la fit regagner les profondeurs de son cachot.

 

Le Comte d’Armitar ne put s’empêcher de sourire malgré la mort de son principal combattant régulier. Il ignorait si cette vampire, qu’il connaissait bien, pourrait venir à bout de la vermine que ses hommes avaient capturé dans les Forêts Pétrifiées. Il caressa négligemment ses précieuses bagues, observant la réaction du poussah vautré à côté de lui. Le Seigneur Ormond bouillonnait de rage. Il était prêt d’envoyer ses hommes tuer la vampire ce qui allait être une tâche aisée au vu de sa fatigue physique mais le Comte l’interrompit d’un toussotement ténu.

 

« Je crois que vous ferez bien de laisser la vie sauve à cette jeune personne mon ami. J’ai dans l’idée qu’elle peut-être un élément intéressant. Les membres de ma ménagerie sont tout à fait capables de lui offrir quelques problèmes. Autant faire durer notre plaisir.

 

- Mais elle n’a pas attendu notre signal geignit le Seigneur Ormond. Comment pouvons-nous contrôler cette créature si elle nous désobéit.

 

- Parlez lui. De toutes façon je possède des créatures tout aussi rétives, ne vous inquiétez pas… Et puis nous avons des affaires plus urgentes à régler, n’est-ce pas…

 

- Mais cela est aussi important monsieur le Comte. Que se passe t-il si mes subalternes les plus méprisables se mettent à désobéir à notre autorité…Nous ne pouvons tolérer cela.

 

- Soit mais il serait bon que votre seigneurie daigne se pencher sur des affaires d’ordre plus conséquent, si vous suivez ma pensée. »

 

Le Comte avait mis un ton acide et menaçant dans ses propos et il se rétracta. Les spectateurs vidaient les lieux pour s’épancher vers les échoppes des colporteurs et les tavernes. Les deux nobles konseillers quittèrent les tribunes suivit de leurs escortes. Le seigneur Ormond décida de voir sa nouvelle pensionnaire séance tenante. Il descendit dans les geôles accompagnées par le Comte qui considérait ce cirque comme une perte de temps. Ormond, entourés de ses gardes se plaça devant la grille. Assise au fond du mur, Alita ne laissait pas son visage à découvert, le cachant dans l’obscurité et ses cheveux. Ormond lui adressa un regard de mépris et il commença ses vitupérations de son inimitable voix d’enfant gâté.

 

« Vous, comment pouvez-vous désobéir aux règles que nous avons fixé pour nos divertissements. C’est un outrage impardonnable. Vous ignorez que vous avez l’honneur de combattre pour défendre nos couleurs, vous devriez être fier. L’arène vous apportera des honneurs si vous remportez les combats. Vous auriez même pu faire partie de la garde de ce château...

 

- Ecoute bien gros lard. »

 

La voix sépulcrale de la Vampire était amplifiée par l’acoustique des boyaux de pierres froides où croupissaient les prisonniers.

 

« Je ne sers d’autre maître que moi. Si je sors vivante d’ici, ton sort est réglé. »

 

Abasourdi par la rage et le culot dont faisait preuve sa prisonnière, Ormond fit volte-face avec ses aréopages en grommelant. Le Comte d’Armitar se tint près de la prison et il resta un moment à observer la prisonnière. Un semblant de sourire tordait son visage aux traits fins. Il toussa un peu afin d’éclaircir sa gorge.

 

« Je ne m’attendais pas à vous retrouver ici très chère...

 

- Vous êtes qui vous ?

 

- Quelqu’un qui s’intéresse à ton sort. Il y avait un indéniable ton ironique qui se dissimulait dans les paroles du Magus. Si tu as assez de chance pour venir à bout de mes créatures, tu peux toujours rejoindre les miens.

 

- J’ignores qui tu es mais je crois que tu n’as pas saisi le sens de mes paroles. Je ne vis que pour moi.

 

- Comme il te plaira. Tu changeras peut-être d’avis lorsque tu sauras qui a réellement tué ton père en se faisant passer pour toi.

 

- QUOI ?? Comment pouvez-vous... »

 

Le Comte d’Armitar fit volte-face et suivit la suite du seigneur Ormond dans les sombres dédales. Alita alla butter contre le grillage pour arracher d’autres secrets au noble mais celui-ci discutait avec la garde sans plus s’occuper d’elle. Une grande frustration l’empli. Elle languissait après une bonne goulée de sang humain, le seul parfaitement assimilable par l’organisme protéiforme des vampires. Certes le sang débloquerait des zones d’ombres dans sa psyché mais elle ne pouvait agir sans un certain apport d’énergie. Elle retourna se cacher dans l’ombre pour attendre son heure.

 

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