02.06.2009
Les Charognards des Mers 12.
La fin de notre histoire qui se termine dans un déchaînement de violence apocalyptique...
12.
La Malédiction de Poséïdon.
Les alentours d’Ölonaërk étaient formés par un petit groupe d’atolls de glace disséminés sur une centaine de kilomètre. Il fallut que Dowd louvoie entre des récifs acérés et des icebergs pour atteindre les « Dents de Cerbère », un grand pic qui se dressait depuis le fond de la mer pour s’élancer dans les nuages gelés. L’équipage était épuisé et les esclaves mourraient par dizaine pour augmenter la célérité du bateau. En approchant des gencives minérales, Dowd aperçut le navire échoué de Banshie, empalé sur des arbres pétrifiés. Le gigantesque tsunami l’avait drossé contre le flanc de la montagne. Le vaisseau avait rasé quelques mètres de forêt de pierre. Les branchages s’étaient plantés dans toute sa coque comme autant de flèches noires. Dowd aperçut quelques cadavres roides à terre et sur le pont. Sa main se serra sur la poignée de la Scie. La vampire devait avoir survécu. Il hurla à ses hommes de presser la cadence. Il exigea de Clômborot un vent fort mais le sorcier refusa, prétextant des perturbations aériennes provoquées par la récente éruption. La côte se rapprochait à une allure désespérante.
Mokr enfermé dans la cale depuis la baffe de Jôkanés, sortit enfin de son isolement, harnaché de son énorme masse de métal. L’armure s’adaptait parfaitement à son corps. Il ne faisait qu’un avec l’acier. Il observa depuis le pont le « Serpent des Mers » échoué. Il discerna les cadavres et un pâle sourire se dessina sur son visage. Il avait espionné à la dérobade les matelots se préparer à un assaut imminent mais il ne restait personne des vivants au sein du navire éventré par les arbres de pierre. Comment Dowd allait-il réagir ? Mokr avait pris la décision de ne pas prendre part à un combat contre des naufragés ayant survécu chichement. Comment pouvaient-elles survivre de toute façon dans un tel tartare gelé ? Mokr soupira. Finalement son contrat avec l’ignoble pirate allait toucher à sa fin sans qu’il ait eu à mettre trop souvent la main à la pâte. Il ne s’en plaignait pas. Les éléments déchaînés avaient eu raison des adversaires. La dernière tâche revenait à Dowd et Clômborot : récupérer « la Mémoire ». Cela ne concernait pas Mokr. De toute façon, il avait rempli toutes ses obligations puisqu’il s’était battu contre la fine lame de Banshie, même s’il ne se souvenait que très partiellement de l’affrontement.
Les voiles furent baissées. Le navire s’immobilisa lentement. Dowd ordonna de lâcher l’ancre. On mit à l’eau quatre chaloupes de dix braves pour aborder la côte. Le vent charriait encore des cendres. Certains marins toussèrent en respirant cette poussière sulfureuse. Mokr, sur les ordres de Dowd pris part à l’abordage. Son poids fit pencher l’esquif. Les rameurs suèrent pour avaler les quelques brasses qui les séparaient de la pente. Les hommes mirent pieds à terre et avancèrent lentement vers la carcasse du « Serpent des Mers ». Parfois ils marchaient sur le cadavre gelé d’une femme de Banshie. A part le navire empalé sur les imposants troncs, il n’y avait rien d’autres que de la glace et des roches. Dowd divisa sa troupe en deux. Une vingtaine l’accompagnèrent dans les cales, passant par la brèche. Le deuxième groupe suivit Mokr, escaladant les hampes de pierre pour envahir le pont tapissé de corps raidis et de sang cristallisé. Ecume aux lèvres, les pirates débarquèrent en hurlant des cris de guerre qui furent estompés par le vent.
Dowd écouta un instant le silence, comme pour percevoir un mystérieux écho autres que le mugissement de l’air gelé. Ses hommes glaçaient sur pieds mais le capitaine ne paraissait pas craindre les intempéries. Ils fouillèrent mais personne ne trouva Banshie, la Vampire ou une quelconque forme vivante. Les matelots conclurent que les corsaires s’était noyée, avalée par la colère de Poséïdon mais Dowd savait que ce n’était pas le cas. Les caisses étaient vides. Il ne restait ni or, ni alcool, ni nourriture. Un doute germa dans l’esprit du pirate.
Depuis la vigie, Clômborot surveillait le déroulement des opérations. Au premier signe de Dowd ou d’un de ses seconds, il s’apprêtait à chasser les nombreux vents s’affrontant autour de la muraille de glace. Le vieillard, Jôkanés à ses côtés, ne put croire ce que ses yeux lui révélaient. Il crut dans un premier temps à une hallucination, les étendues bleues étant propices à ce type de phénomènes. Des formes blanches se glissèrent en direction des pirates. Les hommes placés en faction, trop occupés à se réchauffer à grandes lampées d’alcool ne prirent pas garde au manège des ombres. Tout juste passaient-elles à la lisière de leurs consciences. Sentant un vent mauvais se diriger sur son équipe, Clômborot se mit à babiller dans son effrayant langage muet. Ses vieilles mains arthritiques se tendirent vers les cieux et ceux-ci s’obscurcirent. Des nuées noires approchèrent en silence.
A l’avant du pont Mokr tressaillit comme si on lui avait piqué le dos avec une aiguille chauffée à blanc. L’ambiance devenait malsaine et les pirates trépignaient dans la tourmente glaciale. Une attente faite d’angoisse s’installa, pesant sur les épaules de chacun. Il enjamba des corps figés dans des postures de souffrance, hurlant aux hommes de se préparer à un assaut. Soudain un étrange vrombissement se fit entendre. Un énorme bourdon rodait autour des pirates. Chacun se figea, scrutant l’obscurité épaisse, le mouvement des particules en suspension qui évoquaient les doigts de géants impalpables. Les nuages s’écartèrent pour laisser dévoiler un spectacle qui coupa le souffle de Mokr. Tout se déroula alors très vite et paradoxalement presque au ralenti. Mokr se retrouva en un instant au centre d’un vortex d’ultra violence ou il lui fallut choisir une conduite en accord avec son sens de l’honneur.
Chevauchant un énorme arthropode, la Vampire descendait vers les pirates. Elle s’accrochait au sternum de la chose, brandissant un long bout de bois noir légèrement courbé. Elle embrassait la scène de ses yeux pourpres. Son costume rapiécé, pris dans les remous aériens des énormes ailes vrombissantes, tourbillonnait. La chose tourna son œil unique de rubis aux multiples facettes vers les pirates assemblés près de l’épave. Elle ressemblait vaguement à une mante religieuse. Elle atterrit à quelques mètres de la brèche, devant un Dowd au comble de l’excitation sexuelle. Une énorme érection tendait le cuir de son pantalon.
Le gros des troupes de Dowd reflua vers la mer et les chaloupes, terrifiés. Le monstre déplia ses énormes pattes ravisseuses décorées par des coutelas de la taille d’un avant-bras. Ses mandibules tranchantes cliquetèrent dans le vide, dans un geste de défis tandis que ses longues ailes translucides reprenaient leurs places à l’intérieur de son abdomen. Les quatre pattes griffues s’enfoncèrent dans la neige gelée, la brisant en s’avançant sur les barbares horrifiés. Le capitaine avait dégainé sa Scie. Il attendait que la créature géante arrive à son contact, plongeant ses yeux bleus aciers dans ceux de la Vampire qui flamboyaient comme des perles de sang. Un sourire flotta sur les lèvres pâles d’Alita.
Apercevant la créature de cauchemar, Clômborot appela la foudre à lui. Une spirale sombre de nuage menaçant se forma au dessus du magus et très vite, dans un craquement épouvantable, un trait de lumière électrique fusa en direction du monstre. Polyphème possédait néanmoins des défenses impressionnantes que Clômborot n’aurait pu imaginer. Une sphère d’énergie invisible l’engloba en quelques nanosecondes. La foudre s’écrasa sur le globe, grillant l’air aux alentours, répandant une atroce odeur d’ozone. Le trait d’électricité, repoussé dans l’autre direction presque instantanément frappa le magus en pleine tête, la vaporisant. Jôkanés poussa un petit cri lorsque le choc de la boule de feu l’électrocuta violemment, la projetant contre un filet ou son pied se coinça en se tordant. Elle sombra dans l’inconscience, la tête à une dizaine de mètres du sol. Le cadavre carbonisé de Clômborot tournoya un court moment dans l’air avant d’être avalé par les vagues d’une mer déchaînée. Les esclaves et les pirates restés sur « l’Espadon » hurlèrent de terreur. La voile du grand mât prit feu. Les flammes commencèrent à s’emparer du navire pendant que les hommes gigotaient dans tous les sens pour éteindre l’incendie. Le feu commença à lécher les fesses de Jôkanés.
La mort, même involontaire, du magus entraîna une mise en branle des cellules neurales suicidaires de Polyphème. Le cyclope fut pendant quelques instants agités de spasmes puis il s’écroula sur lui-même, désarçonnant Alita qui atterrit dans la neige, perdant « la Mémoire » pour esquiver les morceaux de chitine qui chutaient autour d’elle.
Ne comprenant pas la situation, les hommes de Dowd paniquèrent. Certains voulurent retourner au vaisseau dont ils voyaient le mât brûler. Banshie fonça vers eux. Elle fit un geste de son Epingle, poussant un cri inaudible. Six hommes furent balayés par une lame de vent qui les trancha en deux. Les morceaux encore vifs furent balayés par de monstrueuses bourrasques et avalés par les flots. Habillée de la combinaison blanche, les amazones se confondaient parfaitement avec l’étendue blafarde. Elles avaient cerné le bateau pendant que Banshie déchaînait sur les hommes de Dowd, encore trop nombreux, la fureur d’Eole. Profitant de la tempête générée par Clômborot, laquelle obscurcissait singulièrement le firmament, Banshie héla à elle des lances de foudre pour les diriger sur les hommes du pont.
Dans une ambiance apocalyptique, perdu dans un vent qui charriait neige et cendre, Mokr avait des difficultés à se faire une idée de la situation. Il se retourna pour voir Vila Banshie, mince silhouette manchote, conjurer un réseau crépitant de foudre provenant d’un amas de ténèbres. Zéphyr hurlait comme une chorale de damnés. Mokr porta son regard devant lui. Des silhouettes blanches, presque des spectres, se déplaçaient rapidement, affrontant au corps à corps les pirates sur le pont déchiré. L’une des formes presque invisible dans la tourmente se dirigea sur Mokr qui dégaina son Ecraseur. La femme porta un coup de taille avec un cimeterre qui ricocha contre l’armure. Le Hyksos recula de quelques pas. La femme hurla et le cimeterre siffla en direction de la tête de Mokr. Il leva rapidement l’Ecraseur qui vrombit en direction du crâne de la corsaire. Il explosa en une gerbe de sang et de matières cervicales. Une autre spectre surgit des cendres. Elle attaqua Mokr par derrière. L’Ecraseur tournoya pour arracher la moitié de la tête de la fille, propulsant le cadavre par-dessus bord. Mokr fit tournoyer son Ecraseur. Il fonça sur une troisième assaillante qui esquiva le coup majestueux. La lourde plaque de métal arracha des esquilles au mât de misaine du navire.
La femme, devant la puissance du Hyksos tourna les talons. Mokr se précipita à sa suite lorsqu’il sentit les poils de son corps se hérisser. Constatant que quatre autres femmes prenaient la retraite, il plongea vers le pont et passa par-dessus bord, se réceptionnant dans une boue de cendre et de neige. Le bourdonnement dans le ciel explosa en un formidable rugissement. Six longs pylônes de lumière frappèrent les pirates. Sept d’entre eux périrent instantanément, transformés en morceaux de charbon. Quatre autres furent électrocutés, leurs cœurs éclatant dans leurs poitrines. Ils tombèrent, roides. Trois enfin eurent une partie de leurs corps mordu par la chaleur. Hurlant de souffrance ils glissèrent à terre, agités de convulsions spasmodiques. Mokr se releva en ahanant. Il Reprit son Ecraseur en main. Un voile rouge passa sur ses perceptions. Il se dirigea vers Vila Banshie pour inaugurer son tableau de chasse de Magus. Ses lourds pas d’acier soulevaient des nuages de poussières volcaniques et de glace concassée. Derrière lui, trois nouveaux éclairs zébrèrent l’obscurité, fouettant les pirates. L’ombre opaque de Mokr fut crucifiée sur la surface aveuglante.
Deux pirates, Taesros et Sazertos surgirent de la coque déchirée, sabre au poing. Alita venait tout juste de terminer son roulé boulé dans la neige, esquivant les débris de la machine Polyphèmique. Les solides gaillards, enfoncés dans de lourdes fourrures blanches entourèrent la vampire. Alita avait attaché « la Mémoire » avec le filin de cuivre de la petite kunoïchi. Elle attrapa en main sa nouvelle arme d’une traction. Elle dégaina la lame bleutée, sentant une nouvelle force l’envahir. Une petite voix stridente, à l’arrière de son crâne, réclama du sang. Un sourire cruel éclaira le visage de la Vampire, oh oui ! La danse de la mort allait commencer. Elle tint le katana dans sa main gauche, pointe orientée vers le sol. Le fourreau dans sa main droite faisait office de second sabre, pointe orientée vers le ciel tourmenté. Les pirates se regardèrent un court instant, jaugeant la faible femme blafarde qui les défiait. Elle ne leur poserait pas de problème !
Taesros se fendit pour atteindre la vampire dans le cœur. Alita fit un pas de danse. Elle évita la pointe de la lame. Simultanément elle para un coup de taille à hauteur de son cou de Sazertos avec le fourreau. Le katana bleu siffla dans l’air déchaîné, fendant neige et cendre. Le ventre de Taesros éclata, répandant dans la poudreuse ses entrailles fumantes. L’homme, exsangue hurla. Il tenta vainement de remettre ses intestins dans sa panse crevée. Sazertos poussa un juron. Il agita son sabre pour frapper la vampire. Le katana hurla une seconde fois. Il trancha le cimeterre du pirate et son cou dans un cliquetis cristallin. Dowd admirait l’évolution de la lame. Sa langue vint lécher ses lèvres, un rictus révéla la pointe de ses dents.
Mokr arriva à la hauteur de Vila Banshie, l’Ecraseur fouettait les bourrasques glaciales. La corsaire portait pour unique vêtement la fameuse tunique blanche qui épousait ses formes divines et le Hyksos fut pris d’un trouble rapide. Il constata que la magus avait perdu son bras. Banshie pointa son Epingle sur lui en guise de salut. Mokr leva haut l’Ecraseur pour répondre. Il chargea. Banshie glissa à côté de lui, échappant au coup. Mokr ne put parer l’attaque de Banshie. La pointe s’inséra dans un petit interstice de l’armure pour s’enfoncer profondément dans le flanc du Hyksos. Tout de suite, la fureur supplanta la douleur. Mokr exécuta plusieurs moulinets avec l’Ecraseur mais Banshie les esquivait avec des mouvements d’une fluidité remarquables. Elle disparut de la vue de Mokr pour le piquer dans le dos. L’Epingle trouva un autre point faible dans l’armure, s’insinua entre les plaques pour atteindre la colonne vertébrale sur laquelle elle glissa. Mokr hurla de douleur.
Une dizaine d’hommes repoussaient les assauts des dames blanches. Dowd fit signe à ces cinq fidèles lieutenant de s’occuper de l’immortelle. Dertès serra sa hache de guerre affûtée. Thérésias l’Athénien pointa la pointe triangulaire de sa lance sur le cœur de la vampire. Les jumeaux Fersos et Krystos aux redoutables attaques concertés dégainèrent leurs sabres. Joïserecs laissa tomber à terre la tête d’une dame blanche pour menacer Alita de son sabre luisant de sang encore fumant.
Ils échangèrent un bref coup d’œil. Ils foncèrent sur Alita qui leurs faisaient signe de venir avec son katana. Elle se mit en garde, le torse en avant, le sabre et le fourreau prolongeant ses bras comme de nouveaux membres qu’elle connaissait parfaitement. Elle s’avança à grands pas sur la meute des pirates qui hurlaient comme des chiens affamés, la haine déformant leurs visages. Alita laissa son visage se métamorphoser. Elle fit appelle aux aspects les plus douteux de sa personnalités. Alors un affreux sourire envahit son visage. Les crocs translucides jaillirent hors de sa bouche.
La hache habile de Dertès siffla vers sa tête mais elle s’accroupit soudainement. Elle trancha les jambes du bûcheron. Des jets d’hémoglobines imbibèrent ses vêtements. Thériasas joua de sa lance pour empaler la vampire. Elle fonça à une vitesse suicidaire sur l’Athénien. Le triangle d’acier la loupa de quelques millimètres, déchirant les fourrures. Le katana dessina un arc de cercle bleu qui divisa Thériasas en deux. Une gigantesque vague de sang éclaboussa les combattants. Un paquet de viscères vifs jaillis du corps torturé. Les trois derniers pirates attaquèrent ensemble avec l’énergie du désespoir. Les jumeaux Fersos et Krystos tentèrent de décapiter Alita. Ils hurlèrent en fendant l’air froid de leurs épées courbes. La vampire para les deux lames avec le fourreau tout en décapitant Joïserecs dont le sabre esquissait un mouvement visant son cœur. Alita repoussa les deux frères qui titubèrent, surpris par la force de la femme. Ils chargèrent, faisant des moulinets inutiles avec leurs épées. Alita esquiva les deux assauts. Elle se retrouva dos à ses ennemis dont les lames ne l’avaient même pas effleurées. Elle se laissa retomber en arrière, parant une lame au-dessus de sa tête avec le fourreau. Elle planta les deux pirates en un seul coup. Les deux frères agonisèrent, cloués contre la coque du « Serpent des Mers ». Alita coupa les morts par le flanc. Le tranchant de son katana vivant jaillit dans une brume sanglante.
Alita fit enfin face à Dowd. Elle rangea le fourreau dans sa ceinture. Elle se mit en garde, tenant le sabre à deux mains. Le capitaine s’avança hors de l’ombre du navire éventré. Il retira ses fourrures pour qu’Alita contemple ses tatouages et son corps divin.
Mokr n’était jamais tombé sur un tel adversaire. Elle évitait tout les mouvements de l’Ecraseur et bougeait comme l’eau d’un torrent, filant entre ses doigts. Mais, contrairement à lui, les coups de Banshie touchaient à chaque fois au but. Se faufilant dans les points faibles de l’armure, la pointe de l’Epingle perçait Mokr en de nombreux endroits et les hémorragies, de plus en plus nombreuses, affaiblissaient le Hyksos. La rage refluait pour laisser la place à une douleur paralysante provenant de toutes parts. Leurs danses de combat les avaient conduit aux abords de la carcasse du « Serpent des Mers », rejoignant la mêlée des pirates et des corsaires.
Bientôt des hommes entourèrent Mokr et Banshie. Ils venaient de mettre à mort trois femmes de la Corsaire. Persuadés de détenir la victoire, les barbares se soulageaient. Quatre pirates besognaient les cadavres en ahanant. Deux d’entre eux se partageaient un corps mutilé. L’un s’occupait avec une tête coupée, simulant une fellation tandis que le second enculait une moitié de corps. Parfois, sous les tressautements, des bouts d’intestins giclaient hors des plaies béantes des filles mortes. La vision révolta Mokr. Il échangea un rapide coup d’œil avec Banshie. D’adversaire, les deux duellistes devinrent alliés. Ils chargèrent les ruffians.
Mokr se retrouva entourés par six pirates, lesquels lui vouaient une haine qui couvait depuis le début de la traversée. Les sycophantes de Clômborot se ruèrent sur Mokr. L’Ecraseur tournoya entre les bras puissants. L’énorme lame abrasive toucha quatre hommes sur le côté, les propulsant à deux mètres, les côtes en miettes. Les deux survivants frappèrent le Hyksos qui ne chercha pas à esquiver. Les lames s’ébréchèrent sur l’armure avec un bruit de cloche. Mokr abattit l’Ecraseur sur la tête d’un gros pirate. La cervelle aplatie s’écrasa sur le métal couvrant sa poitrine pendant que la lame s’enfonçait entre les deux épaules ou elle resta coincée. Le Hyksos hurla en soulevant l’Ecraseur avec son sinistre trophée pour se débarrasser du dernier pirate qui se pissa dessus, lâchant son arme pour faire un signe de paix. Il était trop tard. Le battoir d’acier le saisit à hauteur du torse, écrasant ses côtes et son bras gauche. Les esquilles osseuses percèrent ses poumons. Le bras en charpie flotta à côté de lui pendant que les jambes de son collègue déjà raide lui fouettaient la mâchoire. Il atterrit, plus mort que vif trois mètres plus loin. Mokr se retourna. Banshie avait tout juste achevé sa besogne, sortant sa rapière effilée de la cervelle du dernier combattant.
Elle regarda Mokr qui baissa les yeux. La silhouette avantageuse de la corsaire le jetait dans une panique plus grande qu’il ne l’aurait cru. Le voile rouge se dissipa totalement. Il s’apprêtait à répliquer mais elle le devança.
« Je n’ai pas touché vos points vitaux. J’ai besoin d’un bon guerrier quelqu’un pour chasser cette racaille et m’aider à prendre pied sur mon nouveau navire. Vous en êtes ?
- Qu’est ce que vous m’offrez ?
- Ce que vous désirez, Hyksos, ce que vous désirez. »
Et ses pupilles jaunes promettaient énormément de choses, bien plus que de l’argent.
Dowd, les tatouages sombres en avant, se dirigea droit sur la vampire, la dévorant de ses yeux bleus aciers. Son sourire de squale coupait presque son visage en deux. Il tenait négligemment la Scie sur ses épaules. Alita fut saisie d’un frisson en apercevant l’arme cruelle. Elle reconnaissait en elle une épée aussi vive que son sabre, quoique de couleur ambre. Dowd lécha la lame lentement en ricanant, il semblait éprouver un infini plaisir morbide à pratiquer cette étrange fellation sur son redoutable sabre dentelé.
« Ah ! Enfin !! A nouveau on se rencontre dit Dowd. Tu sais que je t’aime, ma divine salope. Je prendrai mon pied à te déchirer et à t’enfiler par tes plaies ouvertes, en attendant que tu renaisses.
- Pauvre imbécile !! T’es complètement ravagé !
- Si tu savais comme j’attends ce moment depuis que tu m’as surpris dans les docks à Ölonaërk. Savoure le avec moi, mon amour de petite pute.
- Personne ne me parle sur ce ton ! Je vais t’arracher la langue pour t’apprendre ma discipline.
- Par les dieux, c’est trop fort. Ma bite n’a jamais été aussi raide ! Dans quel état tu me mets ! Je vais commencer par t’égorger puis je t’enculerais !
- Vantard ! Viens, je t’attends !! »
Dowd fonça sur Alita. Elle para de justesse un redoutable coup de taille. Le choc des deux épées vivantes lui envoya des décharges de douleurs dans les bras. Elle ressentait la souffrance de son sabre cognant contre une épée sœur. Le combat promettait d’être pénible. Alita tenta d’esquiver les assauts suivants. Le requin éructait des obscénités à son attention. Il gagnait du terrain. Alita ne pouvait que parer, encaissant à chaque fois des ruades dans les épaules. Elle hallucinait car Dowd possédait une vélocité surhumaine. Il hurlait, ponctuant chaque coup de sa voix haute perchée. Il crachait les mots comme des balles de mitraillettes.
« Plus vite ! Plus vite ! Plus vite pute ! J’ai dit plus vite ! Plus vite ! Plus vite !! »
Il la prit par deux fois de vitesse. Sa lame ambrée lui infligea des coupures superficielles sur le sein droit et son front, traçant une ligne sanglante de mauvais augure. Ne sachant ou elle se situait, trop occupée à maîtriser la Scie qui virevoltait autour de sa gorge et de son cœur, Alita s’adossa à un arbre de pierre. Dowd accéléra encore plus le rythme de ses coups. Sa lame imprima quatre nouvelles coupures plus profondes à la vampire. Alita sentit les morsures sur son flanc droit, son épaule gauche, sa clavicule et son biceps droit. Les entailles de la Scie cicatrisaient trop lentement. Elle se mordit la langue pour ne par hurler lorsque les épées se croisèrent à nouveau, augmentant encore sa souffrance de quelques degrés. Elle pleurait de douleur sans s’en rendre compte tandis que le pirate ne ressentait rien.
Elle parvint à bloquer les mouvements frénétiques de la Scie. Les deux duellistes se firent face, chacun poussant sur son arme pour désarmer l’autre. Alita força sur sa lame pour repousser la Scie qui visait sa gorge avec insistance. La force de Dowd dépassait celle de la vampire et peu à peu, les triangles coupants gagnaient du terrain.
« Tout monstre que tu es je vois tes larmes de souffrance, p’tite pute ! Tu n’es qu’une faible parmi les autres. »
La phrase engendra une brusque poussée de rage. Alita fit brutalement appel à ses talents de vampire. Elle laissa le pouvoir du sang de Kreshka prendre possession d’elle. Ses yeux flamboyèrent d’une lumière aveuglante qui radiographia les os modifiés de son crâne. Elle tenta d’insinuer la douleur dans le crâne de Dowd pour faire bouillir sa cervelle jusqu’à l’explosion de son visage. Elle fut contrée par une barrière invisible qui la surprit. Ses griffes mentales dérapèrent mais le choc projeta Dowd à la renverse, deux mètres plus loin. Le pirate était déstabilisé. Néanmoins il fonça tout de suite à l’assaut. Alita esquiva de justesse la Scie qui traversa le tronc de l’arbre de pierre ou elle s’était tenue quelques secondes auparavant. La tête du végétal s’abattit dans un maelström de cendre et de glace.
« Les trucs de magus ne marchent pas sur moi pétasse, viens te battre !! Ne me déçois pas, je te croyais forte !! »
Mokr flanqué de Banshie fonça sur les chaloupes gardées par la dizaine de couards qui avaient fuis, épouvantés. L’atroce mêlée et les maléfiques dames blanches, sans parler de la vampire leurs avaient fait perdre la raison. Le Hyksos hurla pour ramener la rage en lui, constatant que les petites blessures infligées par Banshie s’insensibilisaient. Les hommes dégainèrent avec appréhension qui leurs haches et qui leurs épées. Trois d’entre-eux, chargèrent comme de vrais braves l’épouvantable apparition blindée du Hyksos. Le premier toucha le monstre à l’épaule mais sa lame se brisa. Dans son élan Mokr le saisit sur par le torse et le renversa à terre. Il lui aplatit le crâne dans la neige. Le deuxième eut la tête vaporisée par l’Ecraseur. Mokr balança la plaque d’acier de sa main droite pour cueillir au visage le troisième assaillant, brisant tous les os de son crâne.
Epuisée, Banshie ne pouvait plus faire appel à ses talents surnaturels mais elle n’en restait pas moins une bretteuse d’exception. Pendant que Mokr créait la surprise dans le camp adverse, elle attaqua le reste des pirates. L’Epingle se ficha dans la gorge d’un homme qui ne réalisa pas tout de suite son propre trépas dans une fontaine de sang. Trois autres pirates se jetèrent sur la femme manchote. Un homme à l’énorme barbe rousse, un sourire ironique aux lèvres, leva au dessus de sa tête deux haches de guerre rouillées. Une brute de deux mètres joua de ses muscles en soulevant une énorme masse d’arme. Le plus jeune du groupe, maquillé de pourpre autour des yeux, dégaina deux sabres. L’épée de Banshie siffla comme un cobra en furie, trouvant immédiatement le chemin jusqu’aux cervelles des trois impudents. Les hommes se figèrent un moment pendant que Banshie rengainait calmement son épée. Puis ils tombèrent à terre, les membres encore secoués par des convulsions. Banshie regarda posément la situation autour d’elle.
Mokr expédia au diable deux autres soldats de Dowd d’un moulinet de l’Ecraseur, concassant tous leurs os. Le dernier homme hurla de terreur, chiant sous lui. Il longea la grève de glace en hurlant pour finir par tomber sous les coups d’une dame blanche. Banshie fut rejointe par une dizaine de ses fidèles ayant survécu à la violence de l’assaut. Elles furent surprises de voir l’énorme Hyksos aider leur capitaine. Banshie décida de repousser à plus tard les explications, il lui fallait mettre la main sur le navire de Dowd avant que celui-ci ne soit totalement carbonisé. On mit deux petites chaloupes à la mer. Mokr aida les femmes. Il prit place à l’arrière de petit bâtiment.
L’Archère Azelle, une femme de taille moyenne, aux petits seins renseigna Banshie sur les dégâts notables de son attaque électrique sur les forces de Dowd. Cependant, les trois femmes étaient les dernières survivantes de l’équipage originel. Hauserus, une grande perche manipulant le bâton signala qu’elle avait vu la Vampire Alita et Dowd se battre en duel. La troisième, Sqamériodos utilisait un fouet métallique terminé par un trio de griffes acérées. Elle jeta un rapide coup d’œil vaguement méprisant sur Mokr. Les nuages crevèrent pendant la traversée, des grêlons accompagnés de gouttes froides tombèrent. Le vent se leva, incontrôlable. Le tonnerre rugit et des éclairs frappèrent la « Dent de Cerbère ».
Entouré par ces étranges créatures, presque nues dans leurs costumes blancs, Mokr se contentait de maintenir le cap en direction des rougeoiements de l’Espadon. Banshie chanta pour les vents et une bourrasque poussa le frêle esquif vers le navire en détresse de Dowd.
Alita avait profité de la tempête de poussière déclenchée par la chute de l’arbre pour rompre le combat. Elle était épuisée. Ses blessures se refermaient trop lentement. Elle en était arrivée à la conclusion que le pirate ne pouvait pas être humain. Elle n’avait jamais connu la terreur auparavant et celle-ci serrait à présent son cœur. Elle savait qu’elle avait perdu le duel dès le début, la folie de Dowd dépassait la sienne. Elle était bien plus sombre. Elle s’adossa à un tronc pour reprendre son souffle, serrant la poignée de son sabre. Elle savait que le squale la suivait. Il se rapprochait inexorablement.
« J’arrive faible femelle disait-il. Je viens te défoncer !! Prépare toi, J’ARRIVE !!! »
Alita regarda derrière elle. Elle sentait la lame de son assassin perforer ses chairs. Elle aperçut sa silhouette s’approchant lentement à travers la grêle. Elle resta bloquée contre son arbre, prit trois profondes goulées d’air humide et frigorifié avant de se dévoiler. Elle tenait son sabre dans sa main gauche pour porter un coup violent à la base du cou du pirate. Elle s’arrêta net dans son élan car là où elle avait cru apercevoir la silhouette du capitaine, elle ne distinguait que les ténèbres. Elle fixa le sol mais les faibles empreintes stoppaient à un mètre cinquante de la place qu’elle occupait. Elle tourna autour d’elle, redoutant de sentir la pointe de la Scie déchirer ses chairs. Puis elle leva les yeux aux ciels, trop tard. Du haut d’une énorme branche de gré noir, Dowd sauta sur elle, le tranchant de l’épée en avant.
Alita recula d’un pas mais la lame pénétra profondément dans ses chairs. Elle déchira l’artère sous clavière, tailla dans son sein et son grand droit pour enfin sortir par la cuisse. Alita hurla muettement de souffrance et son propre sang gicla autour d’elle. Une noire faiblesse la terrassa. Elle tituba dans la neige. Dowd s’avança, ravi, comme un chat qui joue. La vampire ne semblait pas vouloir mourir. De ce point de vue, elle satisfaisait tous ses fantasmes mais elle n’en restait pas moins une faible femme. Le jeu commençait à le lasser.
Il s’approcha d’elle lentement, observant l’énorme entaille se résorber lentement. Il la fixa un instant pour profiter de sa terreur puis il planta la Scie dans son estomac, la traversant de part en part. Elle essaya de retirer la lame, l’enserrant de ses doigts. Dowd s’amusa à tourner l’épée dans le corps de la femme. Il profita de chaque hurlement de souffrance. Alita hoqueta avant de vomir un long jet de sang noir. Dowd enfonça l’épée jusqu’à la garde puis il imprima un mouvement de va et vient à la Scie, simulant un monstrueux coït, lacérant les organes internes de l’immortelle. Un torrent de sang jaillissait du cratère organique creusé par la Scie. L’épée fendit lentement le ventre de la femme jusqu’au nombril. Des morceaux d’intestins tombèrent en grappes humides dans la cendre. Enfin, il repoussa Alita de son pied droit.
Elle s’écroula dans la boue de cendre et de grêlons, roulée en boule. Ramassée sur elle-même, vomissant des grumeaux de tissus morts et de sang coagulé, elle trouva la force de se redresser sur son sabre. Ses yeux vitreux ne distinguaient presque plus rien. Elle fendit l’air mais sa lame ne rencontra que du vide. Dowd qui marchait lentement autour d’elle, se souciait comme d’une guigne de la tempête.
« Ce n’est pas tes monstres et tes pitoyables alliés qui peuvent t’aider maintenant. Moi qui croyait trouver en toi une âme sœur, une maîtresse d’épée, je dois avouer que je suis bien déçu. Tu m’as bien chauffé mais tu ne possèdes pas mon talent…Tu as juste du culot, oui, je crois que c’est ça… Finalement tu n’es qu’une faible femelle, toute juste bonne à tendre la croupe pour rattraper ta faiblesse congénitale…Tu ruses pour attraper les imbéciles dans tes pièges mais tout cela ne marche pas sur le Grand Capitaine Dowd ! Allons, je vais quand même te baiser dans le cœur. »
Dowd rugit. Alita tenta une esquive pitoyable et la Scie trouva son chemin, brisant le sternum pour crever le cœur d’Alita. Une douleur intolérable lui envahit la poitrine. Elle sentit ses forces vitales drainées par la Scie qui buvait toute sa longue existence. Elle eut juste le temps de penser qu’elle ne pouvait pas mourir par la faute de cet imbécile avant d’être aspirée dans une obscurité chaude. Sa bouche forma les premières syllabes du nom de sa sœur aimée et haïe puis elle s’écroula, les bras en croix.
Les nuages s’ouvrirent pour verser sur les hommes des torrents d’eaux et de grêles. Jôkanés revint à la conscience à cause d’une douleur aigue dans le bas de son fessier. La tête à dix mètres du sol, elle hurla. Elle se tordit le cou, ses petites mains s’accrochant de toutes leurs forces à la corde de chanvre. Son pantalon brûlait, grillant ses fesses potelées. Elle se souvenait vaguement de la boule d’énergie pure qui avait tué Clômborot. Elle ahana en tentant de dégager son pied du nœud qui le bloquait. Une vive douleur lui fit pousser un petit hurlement. Sa cheville devait être tordue. Elle devait résoudre trois problèmes : sa chute ; ses fesses brûlées et sa cheville cassé prise dans les maillons du filet. Elle essaya de se dégager une deuxième fois, les flammes léchant son cul la poussant à chercher une solution rapide.
Elle réussit enfin à sortir sa patte folle mais ne put profiter de son succès car la gravitation reprit ses droits. Elle poussa un petit cri de belette en tombant, crispant du mieux qu’elle le put son corps souple. Elle s’obstina à garder les points serrés autour de la corde. Elle tourna en un demi cercle autour de l’axe de la corde, se réceptionnant étourdie sur le filet de manière violente. Ses seins compressés hurlèrent. Elle se fracassa le nez sur une cordelette tendue. Le sang gicla à flot de ses narines. Ses fesses continuaient à cramer. Elle voulut appeler à l’aide mais lorsqu’elle jeta un œil rapide sur la situation, elle s’en abstint. Les hommes ne faisaient pas attention à elle, courant pour maîtriser le feu. Simultanément, deux événements qui devaient changer le court de sa vie aventureuse se produisirent.
L’eau céleste, quoique glacée mit enfin un terme aux supplices des flammes qu’endurait Jôkanés. Hélas pour elle, avant de s’achever, l’incendie mordit de ses dents rouges et jaunes le filet auquel s’agrippait la frêle jeune fille. Jôkanés vit, avec une lenteur désespérante, les flammes consommer le chanvre de sa vie. Elle pleura presque de désespoir, anticipant la chute fatale puis les cordes cédèrent avec un claquement de fouet.
Jôkanés voulut hurler mais elle eut le souffle coupé et le cœur s’approcha dangereusement de sa bouche pendant une longue et intense seconde. Elle se brisa deux côtes et retomba sur quelque chose d’à la fois dur et mou, un objet qui craqua en s’affaissant violemment sous son poids. Elle roula à terre ou elle demeura un instant immobile, se tenant ses côtes douloureuse pour reprendre son souffle. Elle se releva doucement, cerné par trois pirates qui ricanaient autour d’elle.
Elle aperçut un corps vêtu d’un étrange costume blanc moulant d’une femme à l’épaisse chevelure rouge. Elle portait des bottes de cuir vermeil. Une longue épée s’était échappée de sa main pour rouler devant Jôkanés. Devant elle, derrière les immenses jambes de trois barbares, elle apercevait des mouvements de combat et des hurlements appartenant à des titans légendaires. Le cou de la femme était plié selon un angle peu naturel. Elle est certainement morte en amortissant ma chute pensa Jôkanés. Elle réalisa ensuite avec une certaine horreur qu’elle connaissait cette femme. Elle lui avait offert la liberté dans un marché de dupe, Vila Banshie !!! Jôkanés eut à peine le temps de se remettre de la découverte de ce meurtre sans préméditation que les hommes se rappelèrent à son souvenir.
Un pirate sec, court sur patte, au visage ravagé par d’immondes cicatrices purulentes s’approcha, lui tendant une main calleuse.
« P’tite dem’selle, faut qu’je vous remercie. Vous v’nez de tuer la Vila. Ca mérite toute not reconnaissance. Vous allez pas dire non à notre reconnaissance, s’pas ? Faut qu’vous v’niez avec nous. »
Un sourire torve fendit sa face hideuse. Un géant au visage poupin à l’embonpoint grotesque, armé d’une énorme hallebarde se mit à rire bêtement. Un son huileux et gras qui terrifia Jôkanés. Les nerfs à fleurs de peau, elle s’empara de l’épée. Elle ne voulait pas que ces brutes s’approchent d’elle, ni ne la touchent. Elle leva la pointe de l’Epingle en direction des pirates.
« N’approchez pas ! Un geste de plus et je vous plante !. »
Les trois hommes se toisèrent un instant, puis ils abaissèrent leurs regards sur la petite chose qui tentaient de les intimider. Ils éclatèrent de rire. Face Ravagé gourmanda Jôkanés en lui faisant signe de lâcher l’épée, à moitié mort de rire.
« Allez, lâche ça ou tu vas te faire mal ! Tout ce que t’as à faire c’est de te laisser faire ! Maintenant que ton connard de maître s’est fait exploser le caisson, tu n’as plus que nous pour te protéger. Et tu me fous la gaule depuis le début du voyage. »
Il marcha encore un peu, rétrécissant la distance qui le séparait de Jôkanés. Elle se blottit contre le mur de la cabine de Dowd. Quatre pas de plus. Les larmes aux yeux, Jôkanés hurla lorsque la main voulut la crocheter. Elle poussa un grand cri, imprimant un mouvement à la pointe. Un choc brutal remonta le long de ses bras lorsque l’épée toucha sa cible. Le pirate ouvrit des yeux vitreux agrandit de surprise, un peu de salive ensanglantée moussa de la commissures de ses lèvres. Il baissa les yeux pour voir l’Epingle plantée profondément dans le haut de son abdomen. Il se tourna vers Jôkanés, tentant de lâcher un dernier juron. Il retomba lourdement à terre, les mains crispées sur la hampe d’acier. Jôkanés tenta d’arracher l’Epingle aux abdominaux contractés lorsque les deux autres pirates foncèrent sur elle. Jôkanés flancha. Elle hurla de terreur.
Derrière le trio, le tartare lâchait ses âmes perdues sur les hommes de Dowd. Ils se battaient contre de véloces agresseurs blanchâtres, des fantômes ? Un énorme monstre de métal balayait le pont de son immense épée, brisant les corps. Parfois il s’emparait d’un homme de sa main libre pour le lancer contre un autre. Sans savoir d’où ils venaient, les pirates furent assaillis par des dizaines hommes vêtus de haillons. Ils brandissaient des chaînes, des ustensiles de cuisine ou des morceaux de bois. Certains ramassaient les armes des pirates pour les retourner contre leurs possesseurs. Azelle, petit spectre véloce, tirait ses flèches pour assister les esclaves. Chacun de ses tirs faisaient mouche, perçant souvent les yeux ou les gorges de ses cibles. Jôkanés reconnut l’immense silhouette du Hyksos dans la mêlée. Il fauchait les têtes avec son immense épée ocre.
La barrique aux bras énormes tira son épée avec l’envie de tuer la pauvre fille lorsqu’il fut agrippé par des doigts d’acier et projeté par-dessus bord, dans les flots obscurs. La face lunaire du dernier bandit se tourna vers l’assaillant pour jauger l’ennemi. Il vit Mokr enragée lui faire face. Le Hyksos avait perdu son épée dans le corps d’un ennemi. Il se battait à présent à mains nues. Le pirate brandit sa hallebarde. Il frappa à hauteur de l’épaule gauche. Malgré l’armure, le choc engourdi l’épaule de Mokr et son bras se mit à pendre, inutile. Le gros poupin hurla en faisant tournoyer son arme. Mokr se baissa promptement. Il esquiva un coup pouvant lui arracher la tête. L’homme chargea le Hyksos mais celui-ci évitait les mouvements de la hallebarde tournoyante. Le poupin commença à s’énerver et son visage vira au pourpre.
Il crut le Hyksos à sa merci lorsque celui-ci trébucha sur un cadavre mutilé. La lame fendit l’air pour atteindre le Hyksos au crâne mais ce fut un des derniers pirates qui encaissa le coup. La hallebarde lui cisailla le torse. Il tomba, agité de spasmes. Mokr retrouva son équilibre. Il avisa enfin la poignée de son Ecraseur. Le poupin revint à la charge. La hallebarde piqua Mokr à la poitrine. L’armure fut enfoncée par la pointe. Mokr eut le souffle coupé mais il garda la poignée de son arme fétiche en main. La douleur étendit ses ramifications dans toute sa poitrine. Le pirate brandit son arme au-dessus de lui pour achever Mokr. Le Hyksos roula sur lui-même. Il esquiva le choc qui défonça quelques planches du pont. Mokr se releva instantanément en s’aidant de son Ecraseur. Il respirait avec difficulté et le voile rouge s’était dissipé, le laissant épuisé. Le poupin tourna autour du Hyksos. Mokr agita d’une main son énorme épée rouillée, se jetant sur le pirate. La hallebarde s’interposa pour immobiliser l’Ecraseur. L’acier brisa le bois, divisant la longue hampe en deux. Le pirate rompit l’assaut mais Mokr fut rapidement sur lui. L’Ecraseur fila au ras du sol et frappa l’obèse entre les deux jambes. Les génitoires explosèrent. L’épée s’enfonça entre les deux jambes, remontant jusqu’au nombril à travers un magma sanguinolent. Le poupin gargouilla avant de s’écrouler comme une masse.
Mokr souffla en s’agenouillant, se retenant à son épée. Il venait de nettoyer le pont des derniers pirates, les filles avaient participé à la bataille mais il avait fait le gros œuvre du massacre. A présent tous ses muscles hurlaient de souffrance. Mokr tourna son regard autour de lui. Azelle, blessée à la jambe s’était adossée au mât et Hauserus et Squamériodos surveillaient quatre hommes plus pleutres que les autres. Sramondos avait délivré des esclaves furieux qui avaient apporté un secours non négligeable aux corsaires lorsque la boucherie avait penché en faveur des pirates, trop nombreux pour les maigres troupes de Banshie. Maintenant, ces hommes dépouillés de toute leur humanité soulevaient, en riant face au ciel tourmenté, les cadavres de leurs bourreaux. Jôkanés avança vers Mokr à petits pas. Elle levait vers lui des yeux déformés par la souffrance. Sa jambe abîmée glissait derrière elle. Elle s’appuyait sur l’épée de Banshie comme sur une béquille, la coinçant sous son épaule. Mokr entrevit le cadavre de la corsaire.
« Je n’ai pas voulu la tuer dit Jôkanés. Je suis juste tomber sur elle. Je ne l’ai pas voulu. Je… »
Des larmes envahirent son visage et ses traits se déformèrent en un rictus de souffrance. D’un seul coup, elle se précipita sur l’armure maculée de sang du Hyksos. Mokr ne sut comment réagir face aux sanglots incoercibles qui firent tressauter le fragile corps gelé et fatigué de Jôkanés. Il laissa tomber l’Ecraseur à terre. Maladroitement, avec d’infini précaution, il entoura la frêle jeune fille de son étreinte d’acier. Rapidement, la tempête se dissipa, emportant avec elle une bonne partie des cendres volcaniques. Un timide rayon de soleil illumina le visage du Hyksos.
Dowd se pencha sur le visage d’Alita, ouvrant d’une main les ceintures de ses chausses de cuir pour baisser son pantalon et libérer son pénis. Il caressa de ses doigts fins les joues de la vampire. Il lui lécha le nez, résistant à l’envie de le dévorer tout de suite. Son visage aux yeux vitreux, immobilisé par les mains des parques lui paraissaient plus joli que celui de n’importe quelle femme. Il s’assit un moment sur son ventre encore ouvert, ses fesses trempant dans les entrailles. La main gauche de la Vampire s’était crispée sur le pommeau de son katana bleu dont la couleur avait évolué vers un rouge presque noir qui pulsait régulièrement. Les cheveux de jais, à moitié englués dans du sang coagulé lui faisaient une couronne de ténèbres. Ses traits relâchés laissaient place à une expression de sérénité retrouvée. Dowd inspecta ensuite les horribles blessures. Prenant à une main sa bite pointue au gland cramoisie, il écarta de l’autre l’ouverture menant au cœur. L’intérieur de la cage thoracique sourdait de sang. Dowd y voyait un attirant con géant.
« J’arrive mon amour. »
Alita se savait en fâcheuse posture mais elle n’était pas morte. Ou qu’elle soit, ce n’était pas les Tartares. Elle pensait et ressentait, donc elle était en vie. Elle existait. Pourtant elle ne possédait plus de bras, ni de jambe. Elle était tombée juste après le coup d’estoc de Dowd, dans son cœur. Une blessure grave pour les vampires, voire mortelle. Elle essaya de bouger, bien qu’elle ne possédait plus de muscle ou de squelette. Elle parvint à produire un mouvement infime dans cette eau noire et chaude qui l’environnait. Il lui apparut qu’il lui suffisait de penser, de se focaliser sur une image ou une sensation pour que l’obscurité se « modifie ».
Dowd allait enfoncer son sexe dur et pointu comme un poignard dans la plaie béante lorsque la Vampire bougea brutalement. Elle saisit la gorge du pirate d’une étreinte d’acier. Dowd fut paralysé un instant. Aucune respiration ne pouvait agiter la poitrine ouverte de la femme. Son cœur en bouillie ne pouvait pas faire circuler le sang. Les yeux vitreux se fixèrent sur le visage de Dowd pendant qu’un ignoble sourire tordait les traits de la morte. Elle ouvrit une immense bouche noire. Les crocs solénoglyphes jaillirent pour s’enfoncer dans la veine jugulaire du pirate. Un puissant flot de venin se jeta dans Dowd paralysé de stupeur.
Le pirate sentit ses forces partir peu à peu tandis que l’ignoble morte vivante le buvait. Il frappa le crâne du monstre, la repoussa en hurlant. Il prit sa tête à deux mains et réussit l’exploit de l’ôter de son cou, les crocs dégorgeant d’hémoglobine. Il s’arracha à son étreinte, lui fracassa le visage en un magma informe d’os et de viande broyés. Il s’éloigna en rampant. Il porta la main à son cou d’où un long filet de sang coulait sur son épaule droite et sa poitrine. Il se redressa en titubant. Il dégaina la Scie d’une main tremblante. Son pénis était toujours en érection. Un vent de terreur lui emplit la poitrine lorsqu’il constata que les chairs de la femme se régénéraient. Peu à peu les plaies cicatrisaient à vue d’œil. La vampire se redressa maladroitement en s’appuyant sur son sabre qui semblait toujours dégorger de sang.
Alita s’avança sur Dowd d’une démarche incertaine de somnambule, la tête dodelinant sur ses épaules. Les yeux aveugles semaient le doute dans l’esprit de Dowd. La Vampire n’avait pas besoin de voir pour deviner sa présence. Elle marchait avec une lenteur exaspérante, comme un petit vieux. Sa mâchoire pendait, laissant s’échapper un fin filet de sang. Elle ne respirait pas. Dowd reprit confiance dans son art du sabre. Il rugit en courant à l’assaut, la Scie levée au-dessus de sa tête.
Alita para le coup en levant subitement le katana. Les deux armes s’embrassèrent dans un fracas surnaturel, un bruit d’ancienne cloche. La main droite de la morte lâcha la poignée du sabre et se saisit du bras de Dowd, l’obligeant à rester dans la même position, les épées croisées au-dessus de leurs tête. Ils tournèrent un moment, comme un couple pris dans une valse morbide hallucinante. Alita fit crisser le sabre sur la Scie dans un hululement métallique. Une pluie d’étoiles tomba autour du couple emmêlée. Dowd n’arrivait pas à se défaire de l’étreinte de fer. Il vit soudain le katana se précipiter vers son visage pour lui perforer l’œil gauche, lui traversant le crâne pour surgir derrière sa tête, enduit de sang. Alita imprima un mouvement latéral. La lame coupa le visage de Dowd. Il fut pris d’un fou rire. Alita relâcha son étreinte. Dowd tituba à quelques pas d’elle, du sang giclant de son orbite perforée.
« Ah ! ah ! ah ! Génial !! Personne ne m’avait touché auparavant. Je ne sais pas qui est dans ce corps mais c’est un vrai génie de la lame !! Ah ! ah ! ah ! Cette fois je ne regrette rien. Viens pendant que je tiens encore debout, tu ne m’as pas fini !! Y en a encore, salope !! »
Dowd, malgré une blessure qui aurait dû le tuer sur le coup, chargea Alita, faisant d’impressionnant moulinet avec son sabre. L’épée d’ ambre tenta de trancher la gorge de la vampire qui pencha le torse en arrière pour éviter l’assaut. La pointe passa à quelques millimètres de sa gorge. Avec des mouvements de poupée désarticulée, Alita s’avança sur Dowd qui préparait une nouvelle offensive.
Le pirate se crut saisi par des hallucinations lorsque Alita fit danser le katana autour de son corps dans des contorsions spasmodiques d’une maladive obscénité. La lame tournoya autour de sa poitrine. Elle heurta la Scie, déviant l’estoc de Dowd visant à nouveau le cœur, pour lacérer en cinq coupures profondes faites presque simultanément le torse du pirate. Un sang épais jailli des fines lignes sanglantes. Dowd tituba, comme épuisé. Il observa la Vampire aux yeux aveugles se diriger sur lui de sa démarche saccadé. Il pointa la Scie d’une main tremblante dans sa direction, rigolant.
« J’peux pas mourir…J’suis le plus fort… »
Dowd rassembla ses forces pour porter un coup latéral à hauteur de la taille. Alita contra la lame de justesse, près de son bassin. Des fleurs de feu illuminèrent la scène. Dowd forçait sur son épée pour vaincre la résistance d’acier de la morte vivante. Alita sortit de sa main droite son wakizaki. Contrôlant la Scie, elle planta la dague dans l’œil valide de Dowd, l’enfonçant jusqu’à la garde. Le pirate tressaillit à peine. Il recula en arrachant la lame de la plaie, gloussant comme un dément.
« J’suis aveugle, mais c’est pas comme ça que tu va m’avoir, salope !! »
Dowd bandait toujours. Alita chargea ce qui restait de lui Il se prépara à éviter les coups. Le katana mugit en tranchant l’air, les cendres, les gouttes d’eau et les grêlons. Il passa quatre fois dans le corps musclé de Dowd, découpant ses chairs avec une redoutable précision. Dowd s’immobilisa totalement. Le hurlement de « La voix qui Tranche » se tu. Alita resta dans sa position finale, Immobile, à genoux dans la boue de neige et de cendres, tenant son katana horizontal. Les deux statues vivantes restèrent figé sous la tempête pendant un long moment. Jusqu’à ce que le vent emporte les intempéries. Le couvercle de poussière se déchira, permettant à un soleil blafard de poser un regard sur Dowd.
« Pourquoi ? Père….Poséïdon… murmura le pirate mourant. Vous m’avez promis que je vivrais…Etern… »
Dowd explosa en quatre morceaux de viande. Les viscères maculèrent les racines des arbres pétrifiés. Un silence de mort, uniquement bercé par le ressac, tomba.
Alita se redressa. Ses yeux aveugles retrouvèrent leurs éclats. Elle hurla en respirant à nouveau. L’air qui emplissait ses poumons lui faisait l’effet de milliers d’échardes brûlantes dans sa poitrine creuse. Elle glissa en arrière, agitée par les douleurs qui tiraillaient sa chair. Secouée par des spasmes de souffrance, elle s’affala au pied d’un gigantesque arbre pour sombrer dans les songes noirs. Le katana bleu roula hors de sa main.
En un instant, retrouvant l’épaisse obscurité liquide, Alita vit quelques images de sa vie future. Ses membres seraient tranchés. Ceux qu’elles aimeraient mourraient dans des circonstances atroces et trop étranges pour que cela soit le seul fait du hasard. Elle voulut fuir ce cauchemar mais elle ne pouvait sortir de la spirale. Elle vit le Grand Dragon et enfin, elle-même réveillant l’abomination finale, Kronos.
A suivre dans MINOS !…
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04.05.2009
Les Charognards des Mers 11
Où notre héroïne commence à comprendre les tours et détours que lui réserve le chaos en compagnie d'un insecte géant...
11.
Polyphème.
Alita s’éveilla avec le ventre plein de liquide glacial. Elle devinait ses intestins congelés crissant les uns sur les autres. On l’avait dépouillé de ses vêtements mouillés qui étaient remplacés par une étrange combinaison blanche qui adhérait étroitement à son corps, épousant toutes ses formes. Elle reposait dans un étrange matelas d’un blanc immaculé qui avait pris l’empreinte de son corps. Elle se redressa brutalement, envoyant en l’air un drap chaud qui avait encore moins d’épaisseur qu’un parchemin. La pièce, entièrement blanche, lui blessait les yeux. Il n’y avait pas la moindre trace de poussière. Deux autres lits vides l’entouraient. Elle posa ses pieds sur le sol moelleux. Elle n’arrivait pas à deviner d’où provenait cet étrange éclairage monotone. Elle ramassa le drap et l’enroula autour d’elle comme une toge. Elle se dirigea vers l’origine des voix.
Elle découvrit une grande pièce ovale, un peu basse de plafond, baignant dans la même lumière étrange. Assises autour d’une table accrochée au plafond, elle distingua les survivantes du crash. Certaines n’avaient pas de chaises et se contentant de rester debout dans des postures martiales rigides, le visage fermé. Elle portait toute cette étrange collant blanc qui adhérait étroitement à leurs corps. Alita eut un choc en posant les yeux sur Banshie qui avait perdu son avant bras gauche dans l’accident. Kreshka la salua d’un étrange sourire. La tashline semblait contenir une douleur intense. Ses yeux étaient injectés de sang. Une vingtaine de femmes l’observèrent avec suspicion. Elles n’avaient pas oublié l’incident de l’espionne. Elle s’avança dans la pièce d’un pas malhabile, des décharges froides la torturant encore pour se poser dans une chaise blanche qui s’adapta aussitôt à sa physionomie. Une archère, Hexados, se glissa dans son dos et encocha un trait. Alita garda un œil sur cette femelle humaine à la mine patibulaire. Les conjurés discutèrent entre elles, l’ignorant délibérément. Alita dont les yeux devenaient rouges, s’amusait à faire naître une tempête dans le crâne de l’archère, le principal danger mortel pouvant la menacer. Au bout de quelques secondes, l’archère eut les plus grandes difficultés à se concentrer tant la douleur frappait sur son front et ses orbites.
« Qu’est ce qui se passe ? »
D’un geste de la main Alita engloba la grande salle devant des mines renfrognées qui firent mine de l’ignorer. Les survivantes supportaient difficilement la pensée que la vampire avait survécu à l’accident car elle dévorait plus que n’importe qui dans l’équipage et les vivres allaient devenir plutôt rare.
« On aurait dû la laisser crever là-bas dit Viane. Qui sait c’qu’elle va faire. Moi j’vous l’dis, avec elle on va pas survivre longtemps.
- C’est ça pauvre conne, continue à m’asticoter et je me réchauffe avec ton sang. »
Alita avait lâché l’affront sans daigner rencontrer le regard de Viane. La femme blonde, déjà assez âgée aux mains couvertes de rides se renfrogna. Elle laissa échapper de sa gorge un petit rire caquetant.
« J’vous l’avais dit, c’t’une saleté. Banshie, vous avez fait une grave erreur en la prenant avec nous.
- Tout ce que je veux savoir…
- C’est quand est-ce que tu vas mourir, salope. »
Deux des femmes avaient entouré Alita des deux côtés. Elle avait des cimeterres aiguisés entre les mains. Hexados ajustait Alita entre les deux yeux.
« Putain…On va jamais en sortir. Banshie, vous pouvez les calmer.
- Eh non ! Elles ne m’obéissent plus, Alita. Désolée. C’est une mutinerie en miniature ah ! ah ! ah !
- Avec les autres on a réfléchi à c’qu’on allait faire de toi dit Viane. Banshie elle dit que le magot est ici, au sommet des montagnes. Alors tu vas y aller avec la chatte. On garde Banshie.
- C’est ça. Tu crois que tes petits talents et ta bande de traînes savates m’impressionne Viane…T’es vraiment pressée de crever…
- Les filles, j’crois pas qu’elle comprenne. T’es plus en position de force. T’as même plus tes armes avec toi.
- Ca fait un moment que j’attendais ça ! Tu vas comprendre ce que je suis, Viane. »
Alita sentit le flottement caractéristique de l’explosion de violence. Bien qu’affaiblie par sa récente mésaventure, elle gardait confiance en ses réflexes. Hexados décocha sa flèche. Déconcentrée par la migraine, elle rata de peu sa cible. Alita s’empara du projectile en vol pour le planter profondément dans la gorge de son adversaire située à sa gauche qui eût à peine mis à nue la lame de son sabre. Le sang gicla des veines jugulaires pour arroser l’assemblée. Alita poussa d’un coup de pied dans la poitrine la femme à sa droite qui alla valser contre la table, renversant trois autres filles dans sa chute. Elle balança ensuite la flèche luisante de sang dans l’œil d’Hexados avec assez de force pour la clouer au mur. Terrifiées, les femmes ne firent pas attention aux mouvements de la vampire. Alita se retrouva presque instantanément aux côtés de Viane dont elle avait saisi les bras. Ses crochets visaient sa gorge. Les yeux rouges luisaient d’une inquiétante manière. L’odeur de violence et d’hémoglobine avait sorti la seconde personnalité d’Alita de sa léthargie. La vampire était excitée et prête à une session de torture raffinée !
« Je ne suis pas vraiment d’humeur à plaisanter ou à perdre mon temps. Continue à me faire chier et je te vide comme une truie. Ai-je été assez clair ? »
Un silence de mort paralysa les femmes. Personne n’osa bouger. L’on respirait en prenant garde de faire le moins de bruit possible. Viane se pissa dessus en réalisant enfin la différence de force existante entre elle et une vampire. Kreshka s’approcha d’Alita. Un petit sourire flottait sur son visage presque impénétrable. Ses grands yeux verts heurtant les pupilles carmins d’Alita.
« Calme-toi ! Ca ne sert à rien de la tuer pour le moment.
- Bon. Qu’est qu’on va faire de toi Viane ?
- J’temmerdes, salope !
- Si jamais tu t’avises de me refaire un coup fourré, je t’arrache les ovaires et je te les donne à déguster. Je prendrai tout mon temps !
- Alita ! Calme-toi ! C’est un ordre hurla Banshie. Tu ne dois pas la tuer, pas encore ! Mon équipage n’est pas encore soumis à la tyrannie. Ce sont les méthodes de Dowd.
- Cependant nous sommes en face d’un problème Banshie ! Qu’est ce que vous voulez que je fasse de cette petite truie ?
- Rien pour le moment, il lui suffit de reconnaître mon commandement.
- Je…Je vous suivrai…Vila…Banshie, Capitaine ! balbutia Viane.
- T’as évité les ennuis ! »
Alita relâcha Viane à contrecoeur. La pirate honteuse foudroya du regard la vampire. Alita lui adressa un grand sourire. Frustrée de ne pas pouvoir mettre en pièces l’impudente, elle lui décocha un crochet du gauche en pleine mâchoire. Les os craquèrent. Quelques dents et des postillons de sang volèrent. Viane s’écrasa sur le sol, défigurée. Alita se détourna des femmes. Elle rentra dans le dortoir, Kreshka l’accompagnait. Les séides de Viane soulevèrent leur héroïne déchue, ne manifestant plus aucune attitude belliqueuse. Azelle, Sramondos, Sqamériodos et Hauserus surveillaient le groupe de rebelle de leurs lames. Elles étaient prêtes à mourir pour Banshie car elle connaissait la véritable identité de la corsaire qui les avait sauvé des griffes des marchands d’esclaves. Elles avaient une lourde dette envers leur capitaine et leurs vies et leurs dévouements étaient le seul moyen de remboursement qu’elles avaient trouvé.
« Sur ce, mesdames, votre compagnie m’incommode. »
Banshie se leva. Elle rattrapa Alita et Kreshka dans la pièce de repos. Dés qu’elles eurent fermés la porte, les fidèles harpies de Viane se mirent à comploter. Elles surveillèrent la porte, tentant de capter les conversations. Alita resta prostrée un moment, se tenant la tête à deux mains. Elle trembla puis ses traits subirent une subtile altération. Sa voix redevint neutre. Banshie s’approcha d’elle et lui parla en Wampëse. Kreshka suivait le dialogue mais elle restait silencieuse, tenant son bras gauche. Le membre mutilé paraissait peser des tonnes. Kreshka avait toutes les difficultés du monde pour l’empêcher de quitter son épaule et de s’enfoncer dans le sol.
« Vous êtes redevenues vous-même, vampire ?
- C’est toujours moi, Banshie. Simplement je me contrôle moins bien dans…cet état. Le besoin de sang se fait plus impérieux. Votre Viane m’a vraiment énervé.
- Bon, je crois que nous devons nous mettre au point.
- C’est quoi cet endroit ? demanda Alita.
- Un abri ayant appartenu aux Anciens. On l’a découvert juste avant de mourir de froid. Malgré les âges, la puissante magie des Anciens continue de fonctionner.
- Comment ça marche ? Tu as des connaissances de Magus ou quoi ?
- Non, du moins pas aussi grandes. En fait, on est à peine rentré que toutes les pièces se sont illuminées.
- Et ses espèces de peau blanche ?
- Les vêtements blancs nous protégent du froid comme une seconde peau. Les Anciens devaient les utiliser pour marcher dans ces régions. Tous ces éléments me font penser que les dieux sont avec nous. Si mes derniers calculs sont exacts, nous nous trouvons au pied des « Dents du Cerbère ». Maitenant écoutes-moi attentivement ! La Précieuse « Mémoire » et son gardien nous attendent sûrement au sommet. Malheureusement, suite à cette fâcheuse mutinerie et à ma faiblesse je ne peux pas grimper. J’ai besoin de quelques heures de sommeil. Aussi, Alita, je vous offre un supplément si…
- D’accord. Vous m’avez déjà payé et je préfère m’occuper de ce problème plutôt que de rester à fréquenter ces petites putes. Je ne comprends pas que vous n’ayez pas déjà donné Viane en pâture aux requins ou à Dowd…
- Viane m’a toujours jalousé mais c’est une navigatrice hors pair. Malheureusement elle a toujours haï les autres races. Elle croit que les humains sont la race supérieure. »
Alita éclata de rire. Elle avait déjà rencontré des individus similaires lors de ses pérégrinations dans le monde des hommes. Ceux qui avaient eus la malchance de trop se vanter avaient connu sa lame.
« Pourquoi ne pas l’avoir tué ?
- J’ai mes faiblesses je suppose…J’ai recueilli Viane très tôt. Elle faisait parti avec Kreshka de mon noyau dur. Je ne pensai qu’elle évoluerait aussi fâcheusement.
- Banshie, si vous voulez, je vous débarrasse gratuitement de Viane. Je suis sûre que son sang me sera très utile contre Dowd.
- Pas encore… Si elle devait survivre à cette aventure je vous la cède vampire. Mais avant il faut que je conserve mon équipage pour recevoir Dowd et son bateau.
- Vous êtes sûre de vous…
- Il viendra. Nous sommes au bon endroit. Je dois récupérer mes forces pour m’occuper de son équipage. Allons, il est temps de manger et de dormir, les prochains jours seront…Pour le moins chargés !
- Banshie, ou avez-vous appris le Wampëse ?
- Je vous l’ai déjà dit Alita, j’ai vécu longtemps dans les Grées. »
Kreshka alla chercher du ravitaillement. Elle avait choisi de s’occuper de cette tâche pour ne pas raviver les querelles dues au combat. Elle s’arrêtait parfois pour contenir les élancements de douleurs traversant son bras blessé. Elle récupéra des morceaux de viande salée et une bouteille d’alcool. Une fois le maigre repas achevé, toutes les trois ne tardèrent pas à s’endormir. Ce fut la voix de Kreshka qui tira Alita de sa léthargie. Assommée par ses récents efforts pour lutter contre l’éruption volcanique, Banshie dormait d’un sommeil de plomb.
« Alita…
- ….
- J’ai un problème, je crois que je… »
Kreshka allait dire quelque chose mais Alita la vit s’affaler sur son séant en se serrant la main mutilée. Elle gémissait, bavant à terre. Des spasmes de douleurs agitaient son bras. Alita se releva et elle étendit la petite Tashline. Ne sachant que faire elle porta la main au front de la petite femme que la fièvre avait rendu bouillant. Sans prendre de précaution, Alita pressa les petits boutons du vêtement, arrachant presque la fine toile isolante pour dévoiler le corps torturé de la Tashline. Elle contint un haut le cœur. Elle se saisit du membre blessé. Des petites épines fines, d’un acier bleu, avaient percé la peau. Les filaments prenaient racines sur les moignons pour s’entremêler à l’intérieur des fragiles ossements du poignet la mettant aux supplices. Stoïque, Kreshka avait affronté la douleur sans la signaler à Banshie, à qui elle vouait un véritable et touchant attachement. Alita demeura immobile, ne sachant que faire.
« Je sais…Pourrais faire dit Kreshka, les yeux embués par les déchirement internes. Cette merde…Depuis Ölonaërk avec Dowd... Tu n’as plus d’excuses.
- Pourquoi demanda doucement Alita.
- Si tu veux…te nourrir…
- Je peux devenir vraiment…intenable si je fais ça.
- Et moi, je vais mourir comme une… Fais le.
- Pas maintenant. Je vais d’emmener en haut. Mais dis-moi, tu me semblais bien presser d’en découdre avec moi lors de notre première rencontre.
- Méfiance. Je te croyais…une espionne comme…Yûki. J’ai eu des…Démêlés avec les tiens…
- Comme beaucoup de Tashlines, j’imagine.
- Pas exactement, non…J’ai…aimé un vampire, dans une autre vie…Il est mort par…le siens mais toi…En guerre contre eux.
- Je recherche juste la Vengeance.
- C’est…Tu vivras plus si tu as…Energie, vive, sang.
- Tu ne comprends pas. Tu as vu ce qui m’arrive à chaque foi que…
- La douleur…J’ai besoin de ton venin. »
Alita se perdit un moment dans les yeux de Kreshka. Elle souleva le corps tendu de la petite Tashline, amenant la gorge près de sa bouche. Sans qu’elle le veuille consciemment, ses crochets jaillirent hors de sa bouche. Elle prit une longue inspiration puis plongea dans la chair, distillant son poison dans les veines de Kreshka. Le sang de la Tashline lui frappa la chair, réchauffant enfin ses entrailles, distillant sa puissance enivrante dans ses organes. Il chantait à vive voix à travers ses chairs, les régénérant à une vitesse qu’elle n’aurait pas cru possible. Elle ne partageait pas l’histoire de Kreshka mais il lui semblait la comprendre mieux que n’importe qui. Ce n’était pas une de ses morsures qui réveillait ses mauvaises habitudes sanguinolentes mais autre chose, plus profond, plus mystérieux et d’une infinie et douloureuse douceur. Un creux chaud prit naissance dans son bas ventre. Elle sentit la main valide de Kreshka lui entourer la taille. Après quelques minutes d’éternité elle la relâcha.
La Tashline, droguée et épuisée par la douleur sombra dans un sommeil comateux. Ne résistant pas à sa première impulsion, Alita lui donna un baiser sur les lèvres. Elle recouvrit ensuite le corps apaisé sous le mince drap. Elle s’allongea sur sa couche. Elle s’étonnait d’avoir gardé sa tête, l’absorption de sang l’entraînant dans une ivresse propice aux délires les plus redoutables. Sa seconde personnalité, qu’elle n’arrivait pas à cerner, qui était elle sans l’être restait très loin dans les limbes. Elle s’endormit pour quelques heures, se sentant comme libérée d’une redoutable malédiction. Banshie, plongée dans un profond sommeil, n’avait pas assistée à la scène.
Alita fut éveillée par les beuglements graves de la vieille Sqamériodos. La femme la poussa en beuglant des insanités presque incompréhensible. Alita réussit relever une Kreshka très faible qui dût dissimuler son membre mutilé à la congrégation des corsaires. La Tashline guida Vampire dans des dédales labyrinthiques pour les faire entrer dans un petit réduit contenant toute une panoplie de cordes et de matériels d’escalades sophistiqués. Alita s’équipa légèrement, prévoyant de prendre Kreshka sur son dos avant la moitié de la traversé. Elle ne prit qu’un sac, deux piolets, un petit marteau et des pitons dont elle devinait le fonctionnement. Elle demanda à Sramondos de récupérer des fourrures ayant survécu à la vague destructrice, Alita ne voulait pas sortir uniquement vêtue de l’étrange seconde peau blanche qu’elle savait fragile. Elle préférait avoir sur son dos de lourds vêtements. Les femmes rechignèrent un peu mais elles finirent par apporter des étoffes convenables. Alita prit à Viane ses bottes auxquelles elle fixa des pointes qu’elle avait trouvé dans la réserve.
Revêtue par des peaux de bêtes abîmées, portant tout son attirail sur le dos, Alita sortit de la caverne escortée par des femmes curieuses qui s’arrêtèrent devant l’enfer gelée. Banshie s’abîmait dans son coma, attendant patiemment son heure. Kreshka, tout aussi emmitouflé que la vampire arrivait à la suivre. Les vagues de souffrances dues à l’étrange maladie ne l’avaient pas encore agressé. Elles montèrent pendant une petite heure dans la forêt pétrifié, passant devant la sinistre silhouette des arbres décharnés. Elles débouchèrent sur un petit promontoire de glace. Devant elle, la longue rocaille de pierre était envahie par des cordes de glaces se chevauchant les unes les autres. Le vent était retombé depuis qu’Alita avait traversé pour la première fois cette étendue hostile. Loin, derrière les deux femmes, le volcan cachait les maigres rayons de soleil sous un impressionnant nuage de cendres grises. Quelques rayons rougeâtres apparaissaient par intermittences lorsque les bourrasques dissipaient le nuage opaque. Il régnait une lueur pâle crépusculaire. Alita déposa le sac à terre et à l’aide de cordages elle arrima Kreshka dans son dos, devinant que la Tashline ne pouvait plus guère marcher.
Elle avait sorti les deux piolets. Le marteau pendait contre son flanc, accroché par une cordelette à sa ceinture. Alita devait bien avouer que l’étrange tenue moulante la mettait parfaitement à l’abri des basses températures. Elle n’était pas rassurée pour autant, s’étant que rarement aventurée à escalader des rochers aussi haut et dangereux que ce mur naturel. Attaquant la couche de glace avec les piolets, elle s’accrocha sur la façade comme une chauve souris, se hissant avec Kreshka bloquée dans son dos, à la force de ses bras. Heureusement, le sang de la Tashline lui avait donné de l’énergie à revendre. Elle entama, pas à pas avec une fureur contenue l’ascension vertigineuse. Elle ne s’arrêtait pas pour regarder en arrière. Elle trouvait des prises facilement et les crochets d’acier sous ses pieds lui assuraient une bonne adhérence. Elle passa sur des cascades de glaces, évitant de se couper contre des concrétions trop effilées. Bientôt, elle aperçut le sommet tout proche. Elle était épuisée. Ses muscles brûlants, ankylosés, chauffaient. Elle se hissa lentement le long de l’interminable pente gelée. Elle avait vécu toute la montée dans une sorte de délire presque mystique, oblitérant toute notion temporelle, uniquement préoccupé à inspirer un air si froid qu’il en devenait râpeux. Enfin ses mains agrippèrent une étendue presque plane. Alita fournit une dernière poussée sur ses jambes. Elle se laissa tomber sur le côté. Kreshka avait depuis longtemps sombré dans l’inconscience. La vampire, à bout de souffle laissa passer un peu de temps pour reprendre son souffle.
Elle se redressa pour jeter un coup d’œil panoramique. Elle se trouvait dans une gigantesque caldeira endormie. Cernée par les arrêtes, un vaste cirque s’offrait à sa vue. Les deux falaises n’étaient que la partie visible depuis le bas de la montagne. Elle descendit le long d’une pente abrupte, s’aidant des piolets qu’elle n’avait pas lâchés depuis le début du voyage. Au centre du vaste cercle de roche, elle visait un grand bâtiment semblable à une énorme demi sphère de métal. La structure, même de loin, avait subi les outrages du temps. De la rouille piquetait de petites tâches brunes sa surface. Alita se détendit en abordant le font de la cuvette. Elle marcha un peu plus vite vers la structure qui prit des dimensions gigantesques. Elle fit bientôt face à des portes immenses, la surplombant de trois mètres. Elle resta interdite devant les dimensions colossales. A côté, un petit boîtier était fixé sur lequel on avait gravé des signes dans une langue qu’Alita était incapable de comprendre. Le vent hurla un moment. Alita essaya de se mettre à l’abri des rafales qui apportaient avec elles des cendres et de la poussière volcanique. Elle poussa sur les énormes battant sans obtenir d’autres résultats que celui de s’essouffler.
Elle se mit à rire doucement en songeant que son expédition s’achevait ici, devant cette stupide muraille à moitié rouillée, gangrenée par des stalactites. Kreshka gémissait en agonisant dans son dos. Alita pesta en elle-même. D’un geste rageur elle tapa sur le boîtier qui fit entendre un petit déclic. La porte titanesque trembla et dans un fracas de fin du monde, une pluie tintinnabulante de cristaux, les battants s’ouvrirent pour sur d’inquiétantes ténèbres. Alita déglutit d’appréhension et elle s’engagea.
Ses pas résonnèrent dans une salle manifestement vide. Elle n’avait pas fait un mètre que des lumières blanches diffuses se mirent à éclairer les fines structures métalliques. La salle n’était qu’un désert à part une immense sculpture noire de mante religieuse qui paraissait absorber la lumière, sa carapace chitineuse ne présentant aucun reflet. Placée au centre de l’immense édifice, la gigantesque bestiole était figée, envahie par des stalactites qui l’emmaillotaient dans un magnifique sarcophage cristallin. La lumière se reflétait avec élégance sur l’incroyable carapace de l’insecte, créant des projections bleutées sur les fines poutres et les énormes plaques métalliques. La sculpture possédait un prodigieux rubis en guise d’œil, au centre de ce qui pouvait lui servir de front. Loin derrière le monstre, qui rappelait à Alita les redoutables Araknees quoique de formes moins humanoïde, elle avisa une bulle de verre au centre de laquelle, reposant dans le vide, trônait un fourreau de sabre plus sombre que les abysses. Derrière elles, les immenses battants se refermèrent sans un bruit.
Alita s’assit à terre pour se délester de Kreshka qui respirait à présent avec difficulté. Elle souffla un moment. Elle avait bien envie de fumer mais sa pipe et ses herbes avaient complètement disparu, emporté par la lame de fond. Elle les regrettait avec une certaine amertume. Elle essaya de sortir la Tashline de son inconscience mais elle devinait, avec une pointe de tristesse que la foudroyante maladie avait eu raison d’elle. Néanmoins, elle savait qu’il y avait de pire endroit pour mourir. La respiration saccadée de Kreshka faisait de petites volutes de fumée dans l’atmosphère froide et immobile de la sphère. Alita se saisit de son piolet pour mettre fin à la pitoyable souffrance de la Tashline, ressentant une pointe acide de tristesse lui percer le sternum et lui piquer les yeux.
Elle avait levé très haut la pointe aiguisée lorsqu’un craquement d’une pureté surnaturelle l’arrêta dans son élan. Un fin filet de lumière rougeâtre fila droit sur la Tashline pour pénétrer dans son cerveau et l’achever. Alita eut à peine le temps de se demander ce qui venait de se passer qu’un fracas plus puissant répondit à toutes ses interrogations. Elle tourna sa tête, apercevant la mante géante foncer vers elle, ses pattes ravisseuses de devant hérissées de pointes noires redoutablement aiguisées dressées pour l’agripper.
Alita, qui pensait avoir survécu à pas mal d’horreur et de douleur resta abasourdie un petit moment. Elle ne put bouger que trop tard, reculant maladroitement pour venir cogner sur la dépouille de Kreshka. Elle tomba à terre, devant le gigantesque monstre. La chose leva ses deux énormes pinces ornées de coutelas et les planta dans le sol, perçant l’étrange pierre iridescente. Les armes naturelles encadraient la tête de la vampire qui lâcha son petit piolet, une arme qui lui parut bien dérisoire. L’œil rubis brillait légèrement. Les mandibules du monstre s’ouvrirent pour laisser passer de fins filament qui foncèrent sur une Alita paralysée. Elle sentit les minces tubulures s’enfoncer dans sa peau sans pouvoir faire un seul geste. Les piqûres durèrent quelques longues secondes puis, aussi rapidement, les filaments furent enfermés dans les mandibules. Les énormes pattes s’arrachèrent du sol qui se reconstitua automatiquement. La créature frotta alors ses deux membres l’un contre l’autre et une voix stridulante métallique, causant dans une langue totalement hermétique à Alita résonna dans la bulle de métal.
« Vous êtes une descendante d’Artémis. Vous devez rentrer en possession de sa Mémoire. Est-ce que vous comprenez ?
- Qu’est ce que… Je ne comprends rien à ce que vous dites. »
Trop surprise d’entendre l’étrange voix crissante du titanesque arthropode, Alita venait de parler dans sa langue maternelle. La créature parut interloquée. Elle dodelina de la tête et son œil unique brilla un peu plus fort. Puis elle frotta à nouveau ses deux pattes de devant l’une contre l’autre.
« Je suis Polyphème. Je garde la Mémoire de maîtresse Artémis dans cette lame pour que ses descendants se souviennent. Cette Mémoire vous appartient, me comprenez-vous ? »
Alita eut un temps d’adaptation pour réussir à saisir les paroles stridulées par le monstre. On aurait dit sa propre langue, si ce n’est qu’elle ne parvenait pas à reconnaître la prononciation de certains kanjis. Le monstre avait des difficultés à parler correctement le Wampëse, la langue des vampires des terres marécageuses. Alita se releva lentement, jugeant les mouvements de la chose qui la tenait dans la ligne de mire de son unique œil aux multiples facettes hexagonales.
« Vous… Vous arrivez à parler le Wampëse ! Par Hadès! Qu’êtes vous ?
- Je suis Polyphème, un artefact semis synthétique conçut par Poseïdon pour être le gardien de la Mémoire d’Artémis aux traits meurtriers.
- Je suis Alita Nédérada. Qu’est ce que vous m’avez fait ? Devons-nous nous affronter ?
- Non. J’ai pris des… Petits morceaux de votre corps. Je suis en mesure de vous révéler que vous appartenez à la descendance d’Artémis, d’après les calculs de votre ADN/ARN.
- Que… Je ne suis pas la fille de… D’une foutue divinité qui n’existe pas ! Pourquoi avez-vous tué Kreshka ? »
Alita pointa le doigt en direction du cadavre froid. Elle bouillonnait d’une rage qu’elle se sentait incapable de diriger contre le monstre. Nul doute qu’elle aurait perdu le combat face à ce titan dont la chitine était plus solide que l’acier. Les pattes ravisseuses aux multiples coutelas luisaient au-dessus d’elle. Elle eut la vision de sa tête broyée par ces énormes pièges dentés. Elle avait perdu l’assaut avant même que le combat ne commence. Il ne lui restait que le dialogue…
« Elle a été contaminée par un nano-virus provenant d’une mémoire en fer vivant. La maladie s’était déjà étendue dans tout son organisme. Elle était pratiquement morte. Si vous me l’aviez plus tôt j’aurais pu lui injecter des nano-controlers pour juguler l’infection, tout comme je l’ai fait pour vous.
- Kreshka… Vous ne pouviez pas la soigner…
- Négatif. De plus, elle vous avait infecté. Cependant j’ai pu corriger ce problème. Vous êtes désormais immunisée.
- Vous m’en voyez ravie. »
Alita resta un instant abasourdie, la créature ne semblait nullement hostile à son encontre mais elle parlait en utilisant des mots par moments incompréhensibles, même par des magus de haut niveau. Elle prit le temps de réfléchir, cherchant les bonnes questions à poser à cette étrange créature. Elle avait également remarqué que ce Polyphème s’adaptait à sa langue au fur et à mesure de leurs dialogues. Il paraissait boire ses mots et ses intonations pour les singer de manière habile.
« Euh…Est-ce que… Je ne comprends strictement rien à ce que vous me racontez. Qu’est ce que vous voulez de moi au juste.
- Rien. Je dois vous remettre la « Mémoire d’Artémis ». Et vous mettre en garde.
- Attendez ! Vous avez peut-être dit que je serais une « descendante » de la déesse Artémis par mon euh…ADN, c’est ça, mais je ne comprends strictement rien à ce que tout cela signifie. Pour autant que je sache, les Dieux n’existent que pour enrichir les Prêtres.
- Votre parenté, pour essayer de rendre le concept assimilable étant donné qu’apparemment beaucoup de connaissance vous font défaut, s’étend sur plus de XXXX générations. Ce n’est qu’une estimation. De plus, un champ de distorsion temporel/probabiliste vous entoure et ceci est la preuve que vous appartenez au sang de la Déesse.
- Un champs de…Qu’est ce que ça signifie bon sang. Vous êtes encore plus difficile à déchiffrer qu’un Tashline.
- Il faut que vous preniez ce qui vous est dû. »
Polyphème s’avança vers la bulle de verre, suivie par une Alita en proie à une réflexion si intense qu’elle lui causait des mots de tête extrêmes. Ils s’arrêtèrent près de la sphère translucide qui flottait dans l’air. Alita observa un instant son étrange guide. Elle se demandait ce qu’elle devait faire.
« Et je suis censée faire quoi euh…Polyphème ?
- Vous pouvez prendre la « Mémoire ».
- Peut-être que vous n’y voyiez rien avec votre fichu œil, alors je vous explique cette fois, cette boule est totalement fermée.
- Vous ne comprenez pas ?
- Non et ça me mets de plus en plus de mauvaise humeur d’être prise pour une conne. Alors que faut-il que je fasse ?
- La structure vous laissera passer. Elle est connectée à mes capteurs sensoriels et vous pouvez la traverser.
- Bon. Je suppose que je ne peux pas partir sans.
- Je suis incapable de vous forcer. Je ne suis pas programmé pour attaquer les humains ou toutes formes de créatures possédant un certain quotient d’unités psychiques. Si je m’abaissais à de telles actions, des neurones suicidaires mourraient, entraînant ma mort cérébrale rapidement.
- Vous avez pourtant tenté de m’attaquer, il y a quelques instants.
- Je craignais que vous ne vous débattiez, ce qui aurait compliqué les tests préalables. J’ai choisi de vous surprendre.
- Et Kreshka ? Vous l’avez froidement abattu. Vous êtes pire que moi.
- Son cerveau avait cessé de fonctionner. Le virus maintenait le corps actif mais elle n’était plus. Je ne l’ai pas tué, j’ai seulement neutralisé la maladie qui imitait la vie. Je suis programmé pour faire face à ce problème, ce qui explique mon aspect. Je peux supprimer les… Esclaves… Du Fer-Vivant.
- Vous avez réponse à tout hein ?
- Non, pas à tout mais il est vrai que mes connaissances sont beaucoup plus étendues que les vôtres.
- Vous êtes singulièrement agaçant ! »
Alita prit une profonde inspiration avant de toucher la surface translucide avec ses mains gantées de blanc. Elle eut un sursaut nerveux lorsque ses doigts s’enfoncèrent dans une substance gélatineuse. Elle grimaça un peu de dégoût. Ses mains se saisirent lentement de la longue tige de bois noir, gênée par la substance poisseuse. Elle reçut comme une forte décharge électrique au contact de la poignée. Elle ne put le voir, occupée à encaisser le choc qui avait affolé son cœur mais pendant une brève minute, des heures pour elle, sa peau se transformant en une masse de nerfs irrités, des écritures cunéiformes coururent sur son épiderme avant de s’effacer rapidement.
Elle resta prostrée un moment, emportée par de brèves hallucinations décrivant des endroits impossibles, des lieux bizarres remplies d’énormes maisons de verre et de véhicule sans chevaux. Elle aperçut un monde d’immenses cavernes qui s’effaça aussitôt. Des hommes à ailes de chauves-souris la survolèrent puis ce chaos de voix, d’odeurs et de sons se dissipa. Elle se retrouva au dessus de la sphère, les deux mains crispées sur la « Mémoire ». Sa respiration haletante se réverbérait dans l’immense salle vide. Elle cria et arracha le bâton noir à la sphère. Aussitôt ses mains sorties du liquide, celui-ci redevint dur comme du diamant.
« Qu’est ce que c’était…
- Je suis incapable de le savoir dit Polyphème. La « Mémoire » a réagi avec vous. Je ne sais ce qu’elle a pu vous dire. »
Alita observa l’objet oblong, le tournant dans la luminosité blafarde. Elle tira sur l’extrémité qui ressemblait le plus à une poignée, surprise par le petit cliquetis. Elle commença à tirer une longue lame, parfaite, forgé dans un étrange acier bleuté. Des nervures d’un magnifique bleu cobalt sinuaient le long de la lame. La « Mémoire » n’était rien d’autres que le plus parfait katana qu’Alita ait tenu entre ses mains. La « Mémoire » constituait l’essence même du sabre. Alita fit jouer un moment la lame dans l’air, fasciné par sa pureté. L’objet pesait à peu près le même poids qu’une plume de faucon. Elle rangea la lame mais éprouva aussi soudainement une soif de sang brutale qui lui assécha immédiatement le palais. Elle crut entendre une petite voix stridente à l’arrière de sa tête, réclamant sa nourriture mais elle outrepassa cette étrange sensation, très désagréable.
« Les « Mémoires » sont toutes des armes ? Alita se souvenait de la lame de Dowd.
- Elles se sont cristallisées ainsi. Le corps des divinités devait être empli de nano-techs et du parasite du Fer-Vivant pour accélérer les fréquences de réactions et ainsi acquérir la possibilité de combattre Kronos entre les cordes dimensionnelles ou dans l’espace replié. Après la guerre contre le Titan, les divinités se sont dilués, ne laissant que leurs parasites derrière eux, sous une forme cristallisée capables de stockés les données.
- Euh, les cordes dimen…Je ne comprends pas ce dont vous parlez. Pourriez-vous vous en tenir à un discours concret ? Si j’ai compris, il y a autant de « Mémoire » qu’il y a de dieux ?
- Excusez-moi, j’oublie que votre niveau technologique a dû fortement baisser depuis mon long sommeil. Pour répondre à cette simple questions, en théorie, oui. Il y a autant de « Mémoire » que de Dieux. Et les enfants des Dieux peuvent, par ces « Mémoires » hériter des mémoires générationnelles de leurs lignées ainsi que des capacités de voyage entre les cordes.
- Bon, oublions ces putains de voyages entre les « cordes ». J’ai besoin de sommeil. »
Alita se déplaça vers un coin d’ombres pour s’y terrer, une brume de fatigue pesait avec insistances sur ses épaules. Elle ne voulait plus réfléchir aux étranges énigmes de son étonnant interlocuteur. L’immense silhouette se pencha au-dessus d’elle. Alita leva à peine ses yeux pleins d’épuisement sur la tête triangulaire de l’insecte.
« Je dois toujours vous avertir. Il y a quelques détails important que vous devez connaître.
- Vous ne pouvez pas me les dire après quelques petites heures de sommeil, le temps pour moi de récupérer d’une satanée ascension. Est-ce que vous pouvez me rendre ce fichu service.
- Bien sûr. Cependant puis-je vous signaler qu’étant donnée votre nature, cet endroit est près à réagir pour rendre votre séjour plus agréable.
- Encore une foutue énigme. Je suis fatiguée, foutez-moi la paix.
- Ce sera l’affaire d’un instant, si vous me le permettez. Il suffit d’appliquer votre paume nue sur le sol et de désirer ce dont vous avez besoin, ce neuro-revêtement réagira avec votre système nerveux.
- Mais il fait redoutablement froid.
- Essayez…
- Foutez-moi la paix pendant un petit moment si ça ne marche pas. J’ai désespérément besoin de faire le point.
- Bien sûr mais tous les système sont opérationnels, cela devrait fonctionner.
- Bon, voyons, je veux de l’eau, un bon vieux futon et une température légèrement moins extrême. »
Alita retira les gants blancs de la combinaison de seconde peau. Elle appliqua ses mains sur la pierre. Elle craignit que sa peau resta collée à la pierre tant celle-ci était froide mais à peine son souhait mental émis, une onde passa dans sa tête, silencieuse et invisible et pourtant bien présente. Alita n’aurait pas su définir cette sensation, elle agissait comme une augmentation de son champs de perception. Elle ressentait les impressions de la roche, une conscience extrêmement lente du temps. Elle regarda autour d’elle. La surface se réchauffa doucement, faisant fondre les glaces. Sous elle, le sol se fit plus moelleux, prenant une consistance dont elle se souvenait bien. Un verre émergea lentement de la surface qui absorbait par de nombreuses porosités l’eau de la fonte des glaces pour la redistribuer dans le verre d’eau.
Alita, abasourdie d’être en aussi peu de temps devenue une magus, étancha sa soif. Ses yeux tombèrent sur le cadavre de Kreshka. Avant de descendre chez Morphée, elle décida de faire rapidement quelque chose.
Elle reprit le contact avec la pierre vive. Le cadavre roide de sa malheureuse amie fut enseveli sous une épaisse couche de pierre. Alita se remémora le plus fidèlement possible les traits vivants de la Tashline. Elle ordonna à la pierre de faire pousser une stèle en son honneur. Comme une plante, la statue ce forma à partir de lianes et de branchages blanchâtres s’entremêlant en une étrange danse. Juste devant les pieds de la petite Tashline de pierre vive, une épitaphe s’imprima en creux. Alita ne s’imaginait pas que l’ensemble de l’œuvre funéraire allait lui drainer autant de force. Elle bascula en arrière, la demi sphère tourbillonnant autour d’elle. Elle s’engloutit dans un profond sommeil. Elle ne rêva pas, à son grand soulagement.
A son réveil, un matin pâle et gris pesait sur la petite île. Les chutes de cendres s’étaient faites moins abondantes. Alita s’étira et un immense bâillement lui décrocha la mâchoire, révélant ses deux crochets à venins, dont l’un d’eux, plus petit, repoussaient après sa violente ablation. Polyphème fit grincer les articulation chitineuses de son corps, se tournant vers Alita. Elle se leva lentement, s’étirant. Elle regarda le monstre en posant sa main sur la surface sensible.
« Excusez-moi, est ce que vous pouvez tourner votre œil unique dans une autre direction.
- Ah ! J’oubliais que vous autres êtres de chairs êtes honteux de vos fonctions excrétrices. Cela fait très longtemps que je n’ai plus eu d’interlocuteurs constitué entièrement de chairs.
- Oui, et puis allez à Hadès pendant un moment. »
Le monstre dandina en faisant volte-face, ses longues pattes noires griffant la surface. Alita fit disparaître le petit mur, elle s’habituait en peu de temps à ce système bizarre. Se sentant plus à l’aise, elle alla vers l’insecte géant.
« Me voilà, vous vouliez encore me donner le vertige avec vos paroles à demis compréhensibles alors finissons-en avec ce supplice.
- Bien. Vous devez absolument savoir que la « Mémoire d’Artémis » n’est pas pensée comme une arme. Si vous vous défendez avec cette lame, assurez-vous de toujours tuer votre adversaire. Sinon la maladie se développera dans son organisme. Le Fer-Vivant l’utilisera ensuite comme un pantin pour se fournir en…chair, pour exprimer les choses clairement. Avez-vous compris ?
- Euh…Oui. »
Alita songea de nouveau au sabre de Dowd. Où cet enfoiré avait-il déniché une arme pareille ? Elle savait qu’elle devait le tuer, maintenant qu’elle possédait du répondant.
« La seconde choses la plus importante à savoir à mon avis, qui n’est celui que d’une machine semi organique, c’est que les « Mémoires », celle-ci en particulier ont besoin de carburant pour fonctionner. Elles aspirent les nutriments par les veines qui couvrent leurs surfaces et peuvent alors déployer toutes leurs capacités, à condition que le possesseur, vous en l’occurrence, puisse décoder les lignes de codes de sécurité.
- Des lignes de codes… ?
- Exactement.
- Ce que vous dites n’a aucun sens.
- Dans tous les sens cette lame vit. Elle a besoin de se nourrir. Vous comprenez ?
- Oui. C’est votre charabia de magus que je ne parviens pas à saisir.
- Selon-vous de quoi peut se nourrir cette « Mémoire » ? Tout comme vous, ses synapses ont besoin de sang. Si elle n’est pas alimentée suffisamment, elle se nourrira sur vous.
- QUOI ?!?
- Laissez-moi finir. Ce n’est qu’a nu que la « Mémoire » a besoin d’hémoglobine. Lorsqu’elle dort dans sa coquille protectrice, son fourreau si vous préférez, elle est maintenue dans un état de stase ou toutes ses fonctions temporelles ; probabilistes et cognitives sont réduites à zéro. Il en est de même pour la maladie parasitaire qu’elle engendre. Comprenez bien que les « Mémoires » sont à la base des parasites neuraux.
- Eh merde. Décidément, Athropos a l’œil aveugle un peu trop rivée sur mon humble personne.
- Ne craignez rien, il suffit de percer les lignes de codes pour connaître toutes les subtilités de l’objet. De plus par votre nature quelque peu altérée, vous êtes une des rares personnes à pouvoir déchiffrer…
- Polyphème, je dois revendre cette « Mémoire ». Quoiqu’elle fasse, une fois de retour à Hämbarg, elle passe dans d’autres mains pour un bon paquet de drachmes. Je me forgerai une autre lame, plus tard…
- Quel dommage. Celle-ci vous revenait on ne peut plus légitimement.
- En effet ! Tant mieux pour moi aussi. Bon, mon cher Polyphème, voudriez-vous me rendre un petit service ? Tout en parlant, Alita coinça la « Mémoire » dans sa ceinture de cuir. Venir jusqu’à vous n’a pas été de tout repos et euh…Ma fois, les mantes religieuses ont habituellement des ailes.
- Je vois où vous voulez en venir. Je peux bien vous rendre ce service, mais il faut que vous sachiez que je ne peux pas sortir de l’île. Ma programmation électro-génétique est ainsi faite.
- Vous multipliez les paradoxes dit Alita à voix basse, Polyphème, fils de Poséïdon. Votre aspect fait de vous un guerrier mais pourtant vous ne pouvez pas attaquer vos ennemis. Vous êtes doté d’ailes géantes mais vous ne pouvez fuir votre prison…Quel genre de créature êtes-vous réellement ?
- Et vous-même ? Quels buts recherchez-vous. Il est nécessaire d’avoir quelques motivations fortes pour grimper jusqu’ici avec un cadavre sur le dos.
- C’est mon problème. Et si vous vous décidiez à descendre au lieu de parler pour ne rien dire.
- Cela fait longtemps que je n’ai plus de visiteurs. La conversation est un des rares plaisirs que j’éprouve.
- Ce n’est pas mon cas. Si vous voulez, il y a d’autres personnes en bas. Je suis sûre qu’elles seraient…Disons ravi de vous tenir compagnie. »
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01.04.2009
Les Charognards des Mers 10
Où notre Barbare s'aperçoit qu'il est confronté à l'homme le plus pervers ayant jamais sillonné les mers.
Jôkanés et Clômborot.
Mokr reprit conscience avec la réalité avec une effroyable migraine. Les bouffées d’air froid facilitaient la diffusion de la douleur sous son crâne. On l’avait étendu sans son Ecraseur dans un hamac, à l’endroit ou l’équipage prenait ses rares heures de repos. Il ne savait pas combien de temps il était resté inconscient. Il avait quasiment tout oublié de son combat contre la vampire. Il cracha à terre, mais les images fugaces parsemant sa mémoire demeurèrent aussi vaseuses. Un atroce goût d’ammoniac se répandait dans toute sa bouche. Le navire avait apparemment repris sa route et de faibles rais de lumière grise passaient au travers des rainures du pont. Sa main transpercée avait été bandée et ne saignait plus. Il avait néanmoins des difficultés à fermer le point ou à bouger ses doigts. Il se redressa, grimaçant lorsqu’une douleur aigue traversa son bras gauche. Dans la pénombre, il vit un petit trou suintant de sang mêlé à de la lymphe. Il aperçut, dans la plaie, comme une épine translucide. Il creusa un peu le trou avec ses gros doigts, essayant de maintenir la douleur hors de sa conscience. Il se saisit de la grosse écharde. Il délogea un crochet de kératine recourbé, trempé par son sang. Il se souvint très vaguement de son combat, de la morsure hargneuse de la vampire. Il essuya l’objet avec un chiffon qu’il trouva sur une solive au dessus de sa tête.
Il se releva. Ses vêtements avaient été disposés sur une poutre basse. Il les enfila, glissant dans une de ses poches la dent de la vampire. Il avisa un flacon d’alcool appartenant à un matelot dont il dévissa le capuchon. Il versa l’âcre liqueur sur la plaie béante. Le liquide acide lui fit serrer les dents. Une fois cette désinfection sauvage faite, il monta le long du petit escalier dont les planches craquèrent sous ses pas.
Le ciel avait la couleur des rocailles du château familial. Un nuage bas de cendre retenait les faibles rayons d’un soleil laiteux, faisant régner une presque nuit sur le bâtiment éprouvé par ses récentes tribulations. Poussé par un vent fort de sud-ouest, « l’Espadon », malgré ses avaries, fendait majestueuse une mer noire. Des esclaves mélangés aux survivants de l’éruption volcanique étaient montés sur les voiles pour tenter de les rapiécer. Partout on colmatait des impacts de pierres brûlantes projetées par la fureur d’Héphaïstos. Mokr allait s’engager dans la soute où reposait son armure lorsqu’il entendit une voix joyeuse l’interpeller. Mokr se retourna pour voir le capitaine s’avancer vers lui. Un grand sourire de joie fendait la figure du tatoué, révélant ses dents triangulaires. Il portait une fourrure sombre tiré de la peau d’un ours continental. Son épée était ceinte à son côté.
« Quelle nuit nous avons passé, Mokr. Un duel et une éruption volcanique. Quel plaisir. De plus j’ai eu les renseignements que j’attendais. Pas de Banshie bien sûr, mais selon certaines légendes, la « Mémoire » nous attend sur une des petites îles de cet atoll pourri. Nous allons toutes les faire.
- Tant mieux dit Mokr. Plus tôt ce voyage se terminera, mieux je me sentirais.
- Je pourrais prendre ses paroles pour une insulte et vous faire jeter par-dessus bord mais je suis dans un jour vaste. Nous allons bientôt écraser Banshie et sa clique. Après cette vague, ça m’étonnerait qu’il reste quelque chose de cette pauvre fille et de son pitoyable équipage.
- Alors je n’ai plus rien à faire.
- On ne sait jamais. A propos, je vous interdis de vous en prendre à cette vampire. Le cas échéant, occupez-vous de Banshie.
- Et pourquoi ?
- Je veux vraiment montrer à cette petite catin que je suis le maître. Elle a réussi à m’humilier devant mes hommes. Je veux lui faire endurer toutes les couleurs de la souffrance. Sa tête doit apparaître au bout de la Scie.
- Vous faites ce qui vous chante.
- Mais j’y compte bien, mercenaire. Venez. Il faut que nous discutions. Clômborot veux vous voir séance tenante. »
Dowd entoura de ses bras les larges épaules de Mokr. Il riait tout seul en fixant le sol. De temps à autre Mokr surprenait une petite phrase s’échappant de sa gorge, comme un rot non contrôlé. Sa main gauche, libre, caressait de temps à autre le pommeau de l’épée.
« Oui, comme elle le mérite. Tu auras la vie de l’immortelle, ne t’en fais pas ma toute belle »
Mokr rentra dans la petite cabine du capitaine. Les intempéries avaient jeté à terre toutes sortes d’objets. On marchait sur des reliefs de sculptures, des poteries saccagées, des cartes marines et de cassettes pleine de drachmes or. Autour d’une table que l’on avait relevée, Mokr aperçut à la faible lueur d’une lampe à huile de Kraken le visage parcheminé de Clômborot avec à ses côtés Jôkanés. Il serra les poings, essayant de ralentir la coulée de fureur qui envahissait son sang, menaçant de faire basculer le monde dans la dimension de la fureur rouge. Dowd devina la tension du Hyksos et s’installa à la table, juste devant lui.
« Je voulais profiter de ma bonne humeur pour régler ce petit malentendu. Vous comprenez j’espère que nous ne pouvons pas priver ce brave Clômborot de sa voix, étant donnée les services qu’il nous rend.
- Je pensai que vous vouliez tuer cette fille dit Mokr d’un ton acide. Et d’ailleurs qu’est ce qu’elle fout encore ici, Jôkanés ?
- Vous préfériez qu’elle ait grillé vif sur Ölonaërk ? demanda Jôkanés avec la voix grave de Clômborot »
Cette transformation vocale fit frissonner Mokr qui commençait à comprendre à quel point le Magus exerçait un mystérieux charme sur ses nombreux esclaves, dont Jôkanés. Il ravala ses paroles pleines de rancœur. Il devait absolument essayer d’arracher cette pauvre épave aux mains du vieux malade.
« Mon idée était de t’éloigner de Clômborot dit Mokr. Après tout, tu l’avais trahi pour rejoindre Banshie et Dowd menaçait de te tuer. »
Dowd fit entendre un grand rire. Il se leva pour continuer de ricaner librement, les accents sinistres de sa joie morbide hérissant les rares poils du Hyksos. Il ne supportait pas le son strident du rire de mauvaise augure du capitaine.
« Vous avez raison Mokr. Je voulais vraiment étrangler cette petite sotte avec ses intestins pour la livrer aux requins mais votre intervention m’a épargné ces soucis. Il n’appartient qu’à Clômborot de régler ses problèmes avec cette fille. Après tout, il l’a sauvé des marchands d’esclaves. »
Mokr se souvenait bien de s’être battu contre ce Hyksos, Croc-Blanc. Comment ce vulgaire combattant qui ne possédait de toute évidence ni son entraînement, ni sa force avait pu le mettre hors combat ? Il avait été poussé par une force invisible, du vent. Il ne se souvenait que de ce détail. Connaissant les pouvoirs de Clômborot depuis son récent tour de force, cette histoire le démangea singulièrement pendant la suite de l’entretien.
« J’ai été obligé de la racheter continuait Clômborot. Des esclaves de cette beauté et de cette qualité coûtent très cher. Une chance que les soudards ne ce soient pas amusés avec elle.
- Une chance en effet dit Mokr. Elle ne méritait pas un tel traitement. Parce que je suppose que vous prenez soin d’elle ?
- Elle ne reçoit aucun ordre auquel elle ne souhaite se soumettre. Vous pouvez-lui demander.
- Comment saurai-je si c’est vous ou elle qui répond ? »
Un rire secoua les épaules de Jôkanés. Elle porta sur Mokr un regard fixe. Ses yeux bleus transpirèrent d’une épouvante intolérable. L’étincelle d’horreur ne dura qu’une fraction de seconde. Les yeux de la fille redevinrent blêmes, comme ceux d’un mort.
« Vous ne pouvez pas le savoir. C’est toute la beauté de la chose. Un sourire torve tordit la face de Jôkanés, le sourire de l’insupportable vieillard.
- Vous me faites perdre mon temps dit Mokr. Je vais y aller. Il foudroya du regard Clômborot.
- Je crains que notre affaire ne soit pas tout à fait en ordre dit Dowd. Je m’interroge, qu’est ce que vous voulez faire Mokr, une fois cette « Mémoire » en notre possession ? Clômborot est tout à fait près à vous « céder » cette esclave, très obéissante, contre votre part du butin. Qu’est que vous en pensez ? Je sais que vous n’avez guère de sympathie pour notre bienfaiteur mais il n’est pas un mauvais bougre. Il vous pardonne les offenses faîtes et garde même en vie cette petite garce. Est-ce que vous concluez cette affaire ? »
Mis dans une position de choix détestable, Mokr se prit un moment la tête entre les mains, pressant la peau de son crâne pour faire partir le voile rouge qui envahissait de plus en plus sa vision. Des replis graisseux naquirent sur le sommet de sa tête, se transformant en montagne sous l’action de ses mains. Les rares petits poils craquaient et crissaient sous le massage lent de ses paumes. Il réussit à tenir la crise de rage à distance, une sueur rance se dégageant sur sa peau pour le refroidir au-delà du supportable au contact du vent. Il pensait à la cause du véritable roi des Terres Froides pour laquelle il s’était fait mercenaire mais la détresse immense de Jôkanés se superposait à cet objectif en une vision horrible. De plus en plus, Mokr haïssait les magus, se demandant si ses crises n’allaient pas se déclencher systématiquement à la vision de l’un de ces monstres se permettant tout.
Il lui semblait que même les guerriers ne faisaient qu’obéir à cette peu recommandable caste. Les magus formaient un groupe horripilant possédant entre leurs mains les fils de la marionnette nommée humanité. Les aristocrates et les konseillers boursouflés par leurs orgueils n’avaient pas autant de pouvoir. Il se promit intérieurement de décapiter Clômborot avant la fin du voyage, d’empailler sa tête et de l’offrir à ce salopard de comte d’Armitar avant de le trancher en deux. Il réussit à contenir le hurlement de rage qui lui brûlait la gorge pour relever la tête, heurtant les yeux noirs et le sourire moqueur de Clômborot. Mokr lui renvoya son rictus avec des arrières pensées particulièrement violentes qui faisaient un peu palpiter le voile rouge à la lisière de son champ de vision.
« Soit. J’accepte ce que vous me proposez magus Clômborot.
- Merveilleux s’exclama Dowd en avalant d’un trait son alcool. Je suis étonné par votre sens de l’honneur, Mokr. Vous êtes décidément un grand guerrier. Je serais honoré de vous voir rejoindre, de manière définitive notre petite communauté.
- Je me dois d’honorer le contrat qui me lie à vous Dowd, ni plus ni moins dit Mokr.»
Dowd éclata de rire puis envoya la flasque presque vide exploser contre un coin de la pièce délabrée, ajoutant au chaos des lieux.
« Par les Dieux, qu’on nous apporte un grand repas. J’ai faim et les libations n’ont pas encore été faites ! Mokr, vous restez !!
- Si vous permettez dit Jôkanés, nous avons encore à faire.
- Faites, maître Clômborot. Si vous trouvez ces satanés esclaves, dites leurs que leur maître a faim et qu’il reçoit. Si les plats n’arrivent pas maintenant, je les débite pour les donner en pâture aux requins !
- Mercenaire, sommes-nous d’accord ? dit Jôkanés avec la voix de Clômborot. »
Clômborot tendait sa main tremblante et arthritique en direction de Mokr. Le gigantesque Hyksos se leva pour serrer la main du vieillard. Ce faisant, Mokr serra graduellement et lentement les os fragiles du magus. Son sourire devant de plus en plus rayonnant à mesure que les faibles articulations grinçaient. Le visage de Clômborot passa par toutes les couleurs de la souffrance. Mokr résista à la tentation de lui briser tous les os comme de vulgaires branchages. Il attendit d’atteindre le point de limite pendant quelques longues secondes de douleurs pour le magus qui tentait de résister à l’intolérable pression de cette immense pogne. Enfin le Hyksos relâcha son emprise, laissant Clômborot secouer sa main rouge et paralysée pour quelques temps. Jôkanés se porta au secours de son bourreau avec une diligence zélée, l’aidant à passer le seuil exigu de la cabine du capitaine.
Mokr s’assit pour faire face à Dowd, le visage fermé. De toute façon, il savait que le capitaine n’avait besoin que d’une oreille, même inattentive pour écouter ses délires grandiloquents, pourtant l’annonce de Dowd surprit un peu le Hyksos.
« Mokr, je sais que vous en ferez grand cas, peut-être me trouverez vous un peu de prestige, d’honneur si je vous dis que je suis tombée amoureux. »
En effet, le Hyksos ne parvenait pas à croire le capitaine pirate dans ce domaine. Il prit la nouvelle flasque que Dowd avait posée devant lui. Le Capitaine ouvrit en rotant son insupportable monologue.
« Quelle vision extatique que cette ribaude immortelle. Par les Dieux, elle m’a pris en traître et humiliée devant mes hommes. Je suis sûre qu’elle a échappé à la vague et au souffle de feu. Elle m’attend, vous entendez mon cher Hyksos. Vous l’avez combattu et elle vous a presque échappée. Je l’ai vu dans ses yeux, elle a la même cruauté que moi. A deux nous fendrons les corps et les mers. Je la convaincrai de me suivre et nous inonderons ce monde de sang. Voyez-vous Hyksos, j’ai connu beaucoup de putains mais très peu qui exhale la haine et le mal comme celle-ci. Bien sûr Banshie est très capable mais elle ne lui arrive pas à la cheville. La plupart de femelles sont des êtres viles et faibles. Elles croient en leur courage lorsque vous les rouez de coups alors que ce n’est que pitoyable masochisme. Le masochisme est la philosophie des êtres faibles, qui méritent qu’on leurs piétinent la face pour faire jaillir le jus de la cervelle par les orbites ! Je les étriperais tous ! Regardez-les, combien furent-elles à venir s’écraser sous mes poings d’aciers. Elles ont hurlé, pleuré lorsque je les ai frappé en faisant gicler toutes leurs dents. Il m’est arrivé, il y a très longtemps, d’asperger d’acide ma femme infidèle. Croyez-vous que la petite salope ait cherché une quelconque revanche ? Bien sûr que non !! Elle a confessé son misérable crime, pathétique putain !! Elle aurait pu engager quelqu’un de plus fort pour me tuer !! Elle ne l’a jamais fait et puis ensuite, qui voudrait d’un monstre dégoulinant de pus et de vers sous sa couche ? Personne en vérité. J’ai mis fin à ses comiques jérémiades ! Après, elles me sont toutes devenues sirupeuses et dégueulasses, louvoyant pour s’emparer de la force de l’Homme mais n’agissant jamais de leur putain de propre chef !!! J’étais si écoeuré de ces petites gens courbant l’échine lorsque j’ai trouvé la Scie….Et enfin, mon long voyage me fait heurter de plein fouet une âme sœur aussi forte que moi, aussi puissante et immortelle. Par les Dieux, nous allons nous entredéchirer en forniquant comme des bêtes. Elle me rendra mes coups aux centuples et je sais que je pourrais sans crainte la tuer, elle reviendra…. »
Le capitaine passa le reste du dîner à délirer dans un registre similaire, parfois il violait la vampire ou d’autres fois il détruisait les continents connus en sa compagnie. Mokr répondait par des grognements évasifs, se contentant de dévorer les mets que des esclaves tremblants de trouille apportaient. Après des crises de rage, le Hyksos était toujours pris d’une fringale homérique qu’il devait satisfaire rapidement sous peine de souffrir d’une intense fatigue. Il pouvait, dans ces conditions particulières, engloutir beaucoup plus de nourriture que d’autres Hyksos. Bientôt le rythme des paroles de Dowd se fit plus ténu pour enfin se diluer totalement dans un borborygme glaireux. Assommé par plus de quatre flasques d’Excthär, un alcool Hyksos foudroyant, Dowd sombra dans un coma éthylique total. Mokr profita de cette aubaine pour fausser compagnie au pirate et rejoindre dans la cale sa précieuse armure.
Le discours misogyne du pirate avait dérangé quelque chose dans ses tripes. Par certains côtés cela ressemblait un peu trop aux sentences de son maître d’armes. Il ne cessait de décrire à ses disciples les femmes sous des atours odieux. Pour ce qu’il en savait, c'est-à-dire bien peu, Mokr trouvait les femmes intrigantes, inquiétantes et parfois irritantes. Son jugement pouvait changer puisqu’il n’était sorti du temple d’Arès que depuis seulement deux ans. Sa vie de criminel recherché ne lui avait pas laissé le temps de nouer des relations autres qu’utilitaires.
Mokr alluma une lampe à huile de Kraken et sortit de son sac les ustensiles pour entretenir les articulations fragiles de son armure. Il commença à les graisser avec soin lorsque des petits pas attirèrent son attention. Jôkanés se rapprocha de lui. Son regard n’était plus aussi vitreux, ce qui signifiait sûrement que Clômborot avait relâché son étreinte. Elle surveillait le Hyksos depuis le petit escalier, conservant sa forme de silhouette indistincte. Elle attendit un long moment puis elle se rapprocha, ses petits pas fouettant énergiquement les planches pourries du sol. Elle s’arrêta à une tête de la forme colossale du Hyksos penché sur ses bouts de ferrailles. Elle ne dit rien pendant une éternité puis sa main se déplaça et administra à Mokr une baffe sonore.
La joue du Hyksos se mit à lui brûler plus fort que de l’acide, sans qu’il en sût la raison. Les yeux de Jôkanés exprimaient une fureur et une tristesse inextinguible. Elle sortit en silence, laissant Mokr interloqué, ne sachant comment interpréter son geste. Ne se posant pas plus de questions, il retourna à son ouvrage, réalisant au bout de quelques instants que sa vue était brouillée par des gouttes. Il pleurait sans s’en rendre compte.
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